Mémoire fêlée, mémoire retrouvée

La loi française du 23 février 2005 a fait remonter à la surface les relations tumultueuses et passionnelles entre l’Algérie et la France. En se proposant de glorifier d’une manière officielle la colonisation et l’œuvre civilisatrice de la France dans les territoires d’Outre-mer, et particulièrement en Algérie, l’Assemblée nationale française ne se doutait sans doute pas de la réaction virulente- mais qui est loin d’être proportionnelle à l’offense subie- des peuples des ex-colonies. Même si des raisons économiques poussent aujourd’hui des milliers de jeunes Algériens à trouver en France une terre de refuge, la mémoire collective garde encore le souvenir atroce de la guerre de Libération. Il y a trois semaines, la chaîne culturelle franco-allemande Arte a passé un reportage sur quelques villages de la Kabylie des Bibans. Les vieux Kabyles approchés par le reporter n’ont pas hésité à dire ce qu’ils vécurent pendant sept années comme destructions, tortures et maltraitances de la part des soldats français. « Les deux Etats (l’Algérie et la France) peuvent bien envisager et entretenir des relations entre eux ; mais, à mon avis, vu ce qu’a fait la France ici, l’on ne peut pas avoir des relations normales », lança un vieux paysan. Dans son Journal qui se veut un témoignage de cette période et que des universités américaines prennent comme une référence précieuse de la guerre d’Algérie, Mouloud Feraoun a raconté des scènes insoutenables que la génération actuelle ne peut croire possibles d’autant qu’elles sont l’œuvre d’une nation pétrie de luttes démocratiques, de lumières et d’humanisme. La patrie de Rousseau et de la Révolution de 1789 a expérimenté en Algérie, et cela bien avant 1954, les méthodes les plus barbares pour soumettre les populations et les individus à la logique de l’ordre colonial. Ce sont, en partie, les ‘’indigènes » formés à l’école laïque de Jules Ferry qui ont pu remettre en cause cet ordre inique et qui ont donné un contenu révolutionnaire à la révolte sourde des ouvriers et paysans d’un pays conquis depuis plus d’un siècle. Des témoignages relatifs à la torture ont pu être établis déjà dans le feu de l’action. D’autres n’ont pu sortir de l’omerta ambiante que quelques années après l’indépendance. Djamal Amrani, Henri Alleg et, récemment encore, Louisette Ighilhriz ont pu mettre à la disposition de la jeunesse d’aujourd’hui des témoignages accablants des horreurs commises dans des lieux secrets ou connus sur les militants et sympathisants de la lutte de libération algérienne. Parfois, ce sont de simples suspects (bergers, garçons de café, agents de bureau ou infirmiers) qui eurent à subir la gégène ou un autre ignoble supplice. Parmi les écrits qui ont fait date dans l’histoire des crimes de l’armée française dans les ex-colonies, le livre de Pierre Vidal-Naquet, ‘’Les Crimes de l’armée française », publié aux éditions François Maspero en 1975, constitue une référence incontournable.

La ‘’pacification » par tous les moyensLe livre de Vidal-Naquet est composé de rapports établis par des militaires, d’articles de journaux, de notes de responsable de la sécurité, de dépositions devant les tribunaux, …etc. Il sont réunis ici dans le sens où ils tendent tous à montrer les horreurs commises par les soldats ou chefs militaires français dans le cadre de la répression du soulèvement contre l’ordre colonial. En présentation de ce livre, Pierre Vidal-Naquet écrit : « Ce petit livre voudrait être, au sens le plus simple du terme, un aide-mémoire. Les documents qu’il rassemble, les faits dont il traite, ne sont pas inédits. Ils ont été publiés entre 1949 et 1962, et sont en principe accessibles à tous, dans les bibliothèques et parfois, plus rarement, chez les libraires. Ils sont aussi présents dans le souvenir des témoins et des acteurs, quand ceux-ci sont encore vivants. Mais qui donc consulte les bibliothèques, hormis ceux qui, d’une manière ou d’une autre, se souviennent ou sont aidés à se souvenir ? » Ce volume de 70 pages rempli de témoignages émouvants et de détails bouleversants commence son récit par les tortures exercées par l’armée française en Indochine. Il s’agit d’un récit de Jacques Chégaray publié pour la première fois par le magazine Témoignage Chrétien du 29 juillet 1949. C’est en Indochine que, pour la première fois dans l’époque contemporaine, l’armée de métier, au contact d’une révolution coloniale, tente de pense politiquement. ‘’C’est là que se forge la théorie de la guerre révolutionnaire. C’est là aussi que sont théorisées les pratiques criminelles de l’armée », ajoute Vidal-Naquet. Le part du lion des témoignages revient bien sûr au thème de la guerre d’Algérie. Il est traité par plusieurs auteurs dont les récits sont consignés dans le livre. « Si cette histoire est celle des Algériens, elle est aussi la nôtre, et c’est à nous aussi de l’assumer », souligne l’auteur. Outre les grands massacres collectifs comme celui du 8 mai 1945, la répression sauvage contre les civils et la politique de cantonnement, l’armée française a eu à s’illustrer plus particulièrement par des pratiques indignes pendant la guerre de Libération, pratiques condamnées par toutes les conventions internationales, pour espérer venir à bout de la ‘’rébellion ». En 1956, le général Massu, responsable de la 10e division parachutiste, se voit confier la totalité des pouvoirs de police à Alger, face à la multiplication des actes révolutionnaires du FLN dans la capitale. Massu devait utiliser ‘’tous les moyens », stratégie qui ne cache nullement les méthodes les plus réprouvées sur les plans humain et moral. Les hauts responsables politiques dont on dit qu’ils ont couvert la torture en nient l’existence. Ces pratiques seront révélées à l’opinion publique, tout le long de la guerre, par les témoignages de certains soldats, particulièrement les appelés après la fin de leur services, par des journalistes, des intellectuels, des avocats et, enfin, par certaines victimes. Face à la pression du FLN à Alger, l’administration militaire française renforce ses structures en personnel et en moyens matériels.  » Les militaires, renforcés de policiers civils, démantèlent les réseaux de soutien européen au terrorisme du FLN en arrêtant des universitaires, des religieuses, un prêtre, des militantes catholiques, des communistes. Les parachutistes de Bigeard arrêtent le colonel Ben M’hidi, l’un des grands chefs du FLN, qu’on ne verra plus vivant « , écrit Claude Paillat dans ‘’Historama », numéro spécial de 1985. L’un des plus grands acteurs du côté algérien de cette ‘’Bataille d’Alger », à savoir Yacef Saâdi, sera arrêté le 24 septembre 1957 après que la plus grande partie de son réseau fut démantelée. La maison où s’était réfugiée Ali La Pointe a été sautée le 7 octobre 1957 et son corps a été complètement déchiqueté suite à cette opération. « Oubliant sa responsabilité d’avoir ordonné aux parachutistes de rétablir l’ordre par ‘’tous les moyens », c’est-à-dire par les moyens les plus extrêmes, le gouvernement est embarrassé. Aucun ordre officiel écrit, bien sûr, ne parle, et pour cause, de torture. Accusés, les soldats et Massu rétorquent qu’ils n’avaient pas toujours le choix des ‘’moyens » pour empêcher que les bombes n’explosent au milieu d’innocents. Il est vrai que des colonels, s’érigeant en tribunaux expéditifs, ont fait procéder à des exécutions sommaires. Les cadavres ne seront jamais retrouvés. Mais n’oublions pas que les soldats, y compris leurs chefs, au niveau le plus élevé, peuvent, s’ils sont soupçonnés de fautes commises dans le service, être traduits devant des conseils de guerre habilités à prononcer des peines parfois très dures. A de très rares exceptions près, le gouvernement ne l’a pas fait. Comment, d’ailleurs, pouvait-il en être autrement puisqu’il était le responsable du fameux ‘’par tous les moyens » ? Est-il utile de souligner qu’on ne tiendra nulle rigueur aux chefs parachutistes d’avoir obéi ç cet ordre ? On connaît la suite des carrières du général Massu et du colonel Bigeard. Quant au lieutenant-colonel Jeanpierre, le commandant du 1e Régiment des parachutistes, il est considéré comme une des plus belles figures de l’armée. Tué au cours d’une opération, le 29 mai 1958, il fut élevé à titre posthume à la dignité de Grand Officier de la Légion d’honneur. Quelques jours plus tard, le général de Gaulle alla s’incliner sur sa tombe « , ajoutera Claude Paillat.

La ‘’Question » et autres moyensLes témoignages rassemblés par Vidal-Naquet ne se limitent pas à la période de la ‘’Bataille d’Alger » ou au seul secteur de la capitale. Ils touchent plusieurs points du territoire d’Algérie et sur plusieurs années. Aurès, Nementchas, Kabylie, Alger, Skikda, aucune région n’a échappé à la fureur et aux actes barbares de la soldatesque coloniale. Même si l’opinion publique internationale a été choquée spécialement par la torture exercée sur les Algériens et les sympathisants de la cause algérienne à Alger lors des opérations appelées pudiquement ‘’rétablissement de l’ordre », la ‘’pacification » de l’arrière-pays montagneux ou de campagne n’a pas été moins brutale ni moins humiliante. Jacques Pucheu, dans son récit Un an dans les Aurès. 1956-57 contenu dans le livre de Vidal-Naquet, témoigne des traitements que l’armée française a fait subir aux populations de Menaâ, petite ville des Aurès habitée alors par quelques 2000 personnes. Pucheu avait servi comme homme de troupe (classe 54-2B) d’avril 1956 à avril 1957. « Rentré en France, je suis marqué par la honte et désespéré par de m’être presque toujours heurté, dans l’armée, à un mur d’indifférence ou de haine lorsque j’essayais de protester auprès des gradés ou de réveiller la conscience de mes camarades. Cependant, en France, j’ai repris un peu d’espoir en apprenant que beaucoup de militaires avaient dénoncé ce qu’ils avaient vu en Algérie. Mais leur témoignage a été mis en doute ; il a été affirmé que les faits exceptionnels étaient exceptionnels et que l’indignation de ces témoins était d’autant plus grande que les violences étaient rares », écrit dans son rapport Pucheu. C’est cette forme d’incrédulité de l’opinion de la Métropole qui poussa ce soldat à livrer son témoignage sur les atrocités auxquelles il avait assisté pendant son service aux Aurès. L’auteur assista à des tortures qui durèrent plusieurs mois et qui se déroulaient presque tous les jours. « Elles n’étaient même plus cachées aux hommes de troupe, car elles avaient lieu dans la cour du logement d’une section. Ceux qui parlaient sous la torture livraient généralement des renseignements d’intérêt très secondaire, portant exclusivement sur les livraisons de vivres aux rebelles. Les prisonniers qui paraissaient détenir des plus importants et être réellement suspects ne disaient rien. On ne savait plus quoi leur faire pour les faire parler, et les inventions les plus atroces étaient mises à contribution (en plus du traitement électrique, les moyens les plus répandus étaient les supplices à l’eau, les brûlures et la pendaison par les pieds ; certains perdaient toutes leurs dents sous les coups ; j’ai vu un homme perdre beaucoup de sang à la suite de coups reçus au ventre). Un très grand nombre de civils du secteur de Ménaâ passèrent ainsi par l’interrogatoire. Plusieurs fois, on demanda l’aide des appelés ou maintenus pour participer à ces tortures : certains refusèrent, d’autres acceptèrent. Le capitaine SAS était moralement opposé à ces méthodes. Mais, à Ménaâ, on ne lui avait laissé aucun pouvoir et il servait de couverture à ce genre de pacification ». Le récit de Pucheu se poursuit sur d’autres scènes les unes plus horribles que les autres, allant du tir sur les civils dans le tas jusqu’aux méthodes les plus raffinés. D’autres rapports contenus dans l’ouvrage, comme Le Cahier vert, rédigé par jacques Vergès, Michel Zavrian et Maurice Courégé, avocats au barreau de Paris, traitent des disparitions forcées d’Algériens ou d’Européens sympathisants de la cause algérienne au cours des durs événements à l’exemple de la Bataille d’Alger. En tout cas, le livre de Pierre Vidal-Naquet a non seulement le mérite de dévoiler une face peu glorieuse et souvent méconnue de l’armée française, mais il a aussi le mérite de l’avoir fait très tôt, en 1975, c’est-à-dire à peine treize ans après l’indépendance de l’Algérie. D’autres témoignages sont venus, par la suite- et surtout au cours des cinq dernières années- appuyer et confirmer les rapports collectés par Vidal-Naquet. Parallèlement, des études d’historiens ont commencé à exploiter et à décrypter ce genre de témoignages en les renforçant par les recoupements nécessaires afin d’établir la vérité sur les horreurs du colonialisme en général. Cependant, la sérénité est loin d’être acquise surtout du côté des hommes politiques qui, se sentant incapables de dépassionner les débats sur l’histoire, font des amalgames souvent dommageables à la science historique et aux nouvelles relations que doivent développer deux pays souverains, l’Algérie et la France, en assumant le passé tumultueux qui les a liés.

Amar Naït Messaoud

(*) Pierre Vidal-Naquet: Les crimes de l’armée française, Editions Maspero 1975