C’était un week-end de fournaise et ni l’altitude ni la proximité du plan d’eau de Taksebt n’ont pu adoucir la température. Une brume légère, chargée de poussière, ajoutait une sensation d’étouffement et teintait l’horizon d’un écran jaunâtre. Les gens se terraient dans les maisons pendant que d’autres comme à leur habitude, traînaient dans les cafés pour tuer ces longues heures torrides. Cette année, la vieille habitude de descendre à la rivière pour y rechercher un peu de fraîcheur est revenue. A la faveur de l’amélioration croissante du climat sécuritaire, les montagnards retrouvaient leurs habitudes. Ils en ont été privés pendant la décennie de terreur suivie des évènements du Printemps noir, les villageois kabyles étaient forcés alors de se réfugier chez eux, délaissant leurs terres, oubliant les loisirs, occupés à rassembler leur forces. Ils sont nombreux à présent à passer le week-end au bord de l’eau. Certains s’équipent de filets passant la journée à titiller le goujon et à débusquer les anguilles sous les rares galets. D’autres piquent une tête dans les endroits où l’eau est encore assez profonde en cette fin de juin. La vallée où coulent depuis toujours les rivières Ledjmaa et Takhoukht est le rendez-vous des amateurs de baignades qui viennent de tous les villages environnants perchés sur les crêtes, rejoignant ceux de Béni Douala, des Ath Irtahen, de Benni Yenni…, dans une atmosphère de convivalité et de gaieté lacustre. Mais le paysage a beaucoup changé. Les dommages causés par des années de laxisme concernant l’extraction sauvage et effrénée de sable, de galets et même de limon ont atteint un niveau alarmant, frôlant la catastrophe écologique. Le lit des rivières est profondément creusé, et les cours d’eau agonisent en des méandres, qui se perdent dans les fosses creusés par les pelles mécaniques. Il n’y a plus trace de peupliers qui jadis s’enracinaient au bord de l’eau, offrant leur ombre protectrice aux baigneurs. Il n’y a plus ou presque de galets et certaines espèces fluviales comme les crabes ont quasiment disparu. Le spectacle actuel révolte les cœurs même les plus réfractaires à la nature. Mieux vaut tard que jamais, les mesures prises récemment d’interdire l’extraction de sable semble pour le moment être empreinte d’assez de fermeté pour susciter la dissuasion. Ce sera tant mieux pour la nature, qui mettra sûrement longtemps à panser ses plaies. Il y va aussi de la longévité du barrage dont le pillage de sable en amont accélère l’envasement. Cette première mesure, aussi salutaire soit elle, ne doit pas faire perdre de vue la nécessité de mesures anti-pollution, vu qu’à l’heure actuelle la majorité des réseaux d’assainissement débouchent dans les cours d’eau. Il y a donc beaucoup de pain sur la planche dans ce domaine. Mais les beaux paysages de la Kabylie sont un atout touristique précieux qui vaut bien des sacrifices.
M. Amrouche
