De Boumerdès, Alger, Bgayet, Bouira et bien sûr des quatre coins de Tizi Ouzou, aucun vrai Kabyle n’a oublié Matoub. Il y avait des jeunes filles aussi et elles étaient tout aussi nombreuses et tout aussi touchées par ce triste anniversaire. Les premiers pélerins arrivent à 6h 30 du matin. Il n’ y avait aucun officiel ni aucun politicien. Tant mieux, disent les fans car Matoub appartient au grand peuple, celui des montagnes qui pleurent toujours. Mais qui résistent aussi. Pacifiquement. Car comme disait Matoub, “Tamazight tahwag lehna” (tamazight a besoin de la paix). Il y avait même Moulay Ghania et Kebizi Sarah, toutes deux âgées de 18 ans, des citoyennes marocaines qui ont tout fait pour ne pas rater le 25 juin de cette année. «C’est la première fois que nous venons au village de Lounès et nous sommes très émues et fières. Nous aimons beaucoup ses chansons et nous admirons son courage et sa solidité. C’était un homme debout qui a lutté pour unifier les Algériens avec leurs diversités culturelles et linguistiques», dira Ghania, étudiante en journalisme et originaire de Saqiya El Hamra. Dehors, des dizaines de véhicules avec des bus et des fourgons recouverts de posters géants de Matoub ont du mal à trouver une place pour stationner. Des membres de la Fondation tentent de réguler le trafic. Pour se recueillir sur la tombe, il faut patienter longtemps. Il n’est pas du tout facile de se frayer un chemin. Des dizaines d’appareils photo sont en train d’immortaliser ces instants. Le tombeau est complètement recouvert de gerbes de fleurs. Une jeune fille pleure sans interruption en fixant le portrait de Matoub. Mokrane Hammar, comédien et réalisateur du film Le Rebelle, activant à l’association Amezgun n’Gerger, accompagné de sa femme et de son petit fils sort du monument abattu. Sollicité pour dire quelques mots à l’occasion, il hausse les épaules et tente d’articuler : «Ce n’est pas facile de trouver les mots. Dommage qu’il n’est pas là».A 9H 30, la cérémonie de recueillement a lieu dans la sérénité et la fraternité. La mère de Matoub ne rate pas l’occasion pour rappeler que la vérité sur l’assassinat de son fils doit éclater tôt ou tard. Car c’est une question d’honneur. Le même discours sera développé par les membres de la fondation. Dans la foule, on s’étonne que huit ans après, il n’ y a toujours pas eu de procès et que l’affaire Matoub demeure non élucidée, en dépit de la présence de trois témoins vivants au moment du crime abject : sa femme et ses deux belles-sœurs. Les chansons de Lounès fusent, notamment celles qui devaient être éditées le 1er juin passé. La sortie de ces deux albums est reportée à septembre 2006 car la famille Matoub a du mal à trouver un éditeur en Algérie : «Tous les éditeurs qui ont travaillé avec Matoub ne déclarent pas les chiffres de vente réels à l’ONDA. Depuis l’assassinat, sa famille n’a perçu aucun sou des droits voisins», explique Bachtarzi Mohand Améziane, un jeune licencié en sciences économiques, qui assure le secrétariat général de la Fondation. Quant à Nourredine Medrouk, porte-parole de la Fondation, il n’a pas pu supporter l’émotion. Il s’est évanoui et a été conduit à l’hôpital par Naim, un autre membre du bureau. A midi, arrive à l’intérieur du bureau cinq jeunes. Il s’agit des acteurs de l’émission que diffuse l’ENTV chaque dimanche : “El Fhama”, accompagné d’un journaliste de la radio. Ils sont venus à titre personnel car il s’agit de fans de Matoub. Pendant plusieurs minutes, ils discutent avec les membres de la fondation. Dans le garage où est exposée la nouvelle statue de Matoub ainsi que sa voiture criblée de balles, il est impossible de se frayer un chemin malgré les membres de la fondation qui tentent de canaliser la foule. La même pression règne à l’intérieur du rez-de- chaussée de la maison où des centaines de jeunes tentent d’accéder pour visiter l’exposition de photos.Arrive l’Association des artistes de Bgayet avec deux bus pleins à craquer ensite les représentants de l’association RAJ de l’université d’Alger. Ils lisent une déclaration, déposent une gerbe de fleurs et observent une minute de silence. Amar Fekhar, maire d’Ath Douala, élu sur la liste FFS, est présent lui aussi. Il a débloqué une enveloppe pour les travaux de la réfection de la maison de Matoub. Le maire annonce que désormais la Bibliothèque municipale d’Ath Douala portera le nom de Matoub Lounès.Quand nous quittons Taourirt à 15 h, la procession se poursuit. Deux jeunes chômeurs, venus d’Agouni Gueghrane, n’ont aucun centime en poche. «Nous n’avons aucun dinar mais malgré cela, nous avons fait de l’auto-stop car nous ne pouvions pas rater ce rendez-vous avec Lounès», dit l’un d’eux, assis sur une pierre devant l’épicerie du village, qui a vendu 500 baguettes de pain ce matin. Dans le fourgon du retour, un jeune, la trentaine a ramené avec lui un joli cadre avec le portrait de Matoub. Il demande au chauffeur s’il peut s’arrêter à Tala Bounane, l’endroit de l’assassinat : «C’est juste pour prendre une photo devant la stèle». A cet endroit précis, le temps s’arrêta il y a huit ans, presqu’à la même heure. Des monstres venaient d’éteindre une étoile.
Aomar Mohellebi
