Certains l’appellent le marché de « la reine romaine Mansouriah, d’autres des femmes ». Les deux appellations désignent, en fait, le lieu dit « Mansouriah ville », situé à côté même du chef-lieu de la daïra de Ziama Mansouriah et qui, chaque dimanche, se transforme en un marché féminin. Au milieu de ce souk, une plaquette où est écrit le nom d’un site de grande importance disparu dans cette daïra, en l’occurrence « Choba Municipum » (actuelle Ziama Mansouariah) où un pan de l’histoire de cette région a été enfoui à jamais sous des tonnes de béton d’un centre de formation professionnelle et d’un ancien souk el fellah. Il faut remonter loin dans le temps, à la guerre de Libération et même avant, pour trouver l’origine de ce souk un peu particulier, dit-on. A l’époque, les visites des malades hospitalisés ou incarcérés au centre-ville de Mansouriah n’étaient autorisées que deux jours par semaine, le dimanche et le mercredi. Les visiteurs, surtout les femmes, s’installaient de bonne heure devant les portails d’entrée de l’hôpital ou du centre d’incarcération, attendant son ouverture. Le rassemblement devant ces institutions, l’hôpital surtout, donna des idées, d’abord aux vieilles qui commencèrent, timidement, à proposer, sous le manteau, qui un lapin, qui une citrouille ou quelques autres produits maraîchers. A l’indépendance, le nombre de vendeuses augmenta peu à peu et les hommes commencèrent à s’y immiscer sans pour cela que l’on parle de marché. En effet, délocalisé d’en face, l’hôpital, celui-ci ne pouvait exister sans créer de nuisances aux malades et à l’établissement lui-même, ce qui a contraint les autorités à faire évacuer les lieux à plusieurs reprises. Actuellement, il est situé au lieudit centre de Mansouriah (à côté du chef-lieu de la daïra). Cependant, si les marchands visibles s’en vont, les femmes, elles ne partent jamais. Au contraire, elles diversifient même leur commerce. En plus des fruits et légumes de leurs jardins, elles vous proposent des épices, des bijoux, et divers objets hétéroclites. De cette façon, petit à petit, le marché revient et s’installe à nouveau, chose qui a légitimé cette veille coutume. Il faut noter que beaucoup de femmes sans ressources tirent leur subsistance de ce petit commerce, informel bien sûr. Bon gré mal gré, elles abandonnent l’institution carcérale et l’hôpital, et décident de se déplacer trois cent mètres en amont, dans l’avenue jouxtant le chef-lieu de la daïra, au grand dam des commerçants des lieux qui ne voient pas toujours d’un bon œil, l’arrivée de ces intruses. Rien n’y fit, les vieilles tiennent à leur marché et elles ne sont pas près de le lâcher. Au tout début, seules les femmes âgées avaient osé casser le tabou pour devenir commerçantes. Elles étaient peu nombreuses et la société d’alors acceptait la situation, eu égard à l’âge avancé de ces femmes et à la précarité de leurs conditions de vie. Il est à signaler qu’un autre objectif est visé, nous dit Malha une citoyenne de Ziama. Beaucoup de jeunes filles viennent au souk pour se montrer dans l’espoir de se trouver l’âme-sœur ». Depuis peu, quelques hommes se sont mis de la partie et les marchands ambulants commencent à s’imposer dans ce marché, un peu particulier, toléré, mais non officiel. La clientèle est exclusivement féminine. Les produits de lingerie côtoient les articles de ménage et ces derniers temps, on assiste à l’arrivée de quincaillerie de fruits et légumes. La clientèle ciblée est toujours la même. Tous les dimanches, elles sont là. Les hommes n’osent pas s’approcher de ce domaine où les femmes négocient avec des femmes. D’où le nom de « marché des femmes ».
Sid Ali Djenane
