« Je ne veux pas faire un West side story »

La Dépêche de Kabylie : Que veut-on montrer, à travers cette première comédie musicale algérienne ?

ll Dahmane Ouzid : Nous voulons offrir au public algérien un miroir dans lequel il pourra se voir et s’apprécier. Jusqu’à maintenant, nous sommes restés dans, ce que l’on appelle, les films d’intervention sociale ainsi que des films traitant la parenthèse de la décennie noire. Notre but est de revenir à la jeunesse algérienne. Quand on vit dans un pays où 80% de la population a pratiquement moins de 25 ans, il est bien clair que nous devons être plus proche de sa préoccupation sans tomber dans le cliché, où nous continuerons de prendre en charge le mal-vivre de ces jeunes gens. On devrait dépasser la douleur. Il faut montrer un environnement d’optimisme.

Avec l’auteur Salim Aissa, nous avons décidé de reprendre en main un projet datant de 1988 et avec lequel nous avons eu le premier prix lors d’un concours organisé par la ville d’Alger.

Pourquoi ce projet n’a-t-il pas abouti avant ce jour?

ll Malheureusement, on ne pouvait pas le concrétiser, car il y a eu entre temps la dissolution des entreprises publiques. Il est temps que ce projet émerge et corresponde à son époque, puisque le scénario a été réactualisé. Le film traite l’histoire d’une cité d’habitation nouvellement érigée dotée d’un terrain qui devrait être en principe un espace vert mais où nous voyons souvent émerger des centres commerciaux, voire d’autres constructions, au détriment de l’environnement. Il est temps qu’on réfléchisse à l’amélioration du cadre de vie, du point de vue architectural. Nous voulons montrer l’image d’un pays évoluant de façon harmonieuse. Cette comédie est un plaidoyer pour la préservation de l’environnement. Nous voulons changer de mode de vie par rapport aux convictions de la jeunesse, par rapport aux anciens dont l’esprit s’est sclérosé, s’étant adapté à certaine situations, que ces jeunes refusent d’accepter. On a trop noirci le tableau de l’Algérie. Notre objectif est de travailler selon les critères du professionnalisme dans l’écriture de l’histoire, dans la beauté des chansons et des chorégraphies. Le tournage se fera dans l’une des cités de la banlieue d’Alger. Nous montrons donc son évolution, à savoir sa construction, où on découvrira les personnages.

Les comédies musicales bollywoodiennes connaissent actuellement un grand succès dans le monde. Envisagez-vous de vous rapprocher ou de travailler selon ce genre?

ll Absolument pas. Je ne veux pas faire de copie de la comédie musicale indou, ni autre d’ailleurs. Je n’ai pas l’intention de singer ce qui se fait de mieux ailleurs. Notre modernité ne signifie pas ramener les mouvements de chorégraphies d’ailleurs et les concocter à la sauce algérienne.

Ce travail se fait à partir du terroir. Nous avons trouvé, avec Salim Aissa, des gens qui ont une même vison et les mêmes objectifs et avec lesquels nous pourrons réaliser une telle oeuvre, dont Cheikh Sidi Bémol et Youcef Boukela. Ce sont des artistes d’un grand professionnalisme et qui sont connus pour leur manière de marier les éléments puisés du terroir à la modernité actuelle. L’originalité de cette œuvre, c’est qu’elle sera cent pour cent, algérienne.

Qu’est-ce qui peut passionner un cinéphile étranger dans ce film ?

ll Nous voulons mener l’art du terroir algérien vers l’universalisme à travers une image nouvelle. Je cite un exemple avec le titre Ya rayeh de Dahman El Harachi. C’est une chanson qui faisait le tour des café arabes en France dans les années 50. Elle existait au sein de la société française mais était totalement inconnue du public français. Ce dernier ne pouvait pas avoir l’écoute au niveau des arrangements musicaux. Il a suffi que Rachid Taha la reprenne et l’actualise avec des arrangements correspondents à la modernité d’aujourd’hui pour qu’elle soit écoutée par tous dans le monde. Nous avons, pour notre part, l’ambition que ce film soit ainsi sollicité. Nous allons faire en sorte que tous les publics puissent l’apprécier. L’objectif de cette comédie, en premier lieu, est de s’inscrire dans une mouvance où les chansons et les chorégraphies seront universelles.

Ne trouvez-vous pas que la tâche n’est guère facile d’autant plus que l’Algérie n’a jusqu’à ce jour jamais réalisé une telle œuvre ?

ll Je ne suis pas inconscient que c’est un projet qui fait peur. Nous avons à gérer une équipe de 100 membres. Nous sommes réalistes et nous savons que nous n’avons pas les moyens financiers pour réaliser une telle œuvre. Pour réaliser une comédie musicale, il nous faudrait 30 milliards de centimes. Nous allons essayer de rester dans l’enveloppe habituelle moyenne d’un film classique, estimée de 8 à 10 milliards de centimes.

Il faut avoir une conviction pour pouvoir travailler. Si nous n’avons pas le courage d’affronter ce type de problème, on n’arrivera pas à ce que l’on veut. Il y a des prestations que nous pouvons avoir gratuitement. Je tiens à souligner que le commissariat  » Alger capitale de la culture arabe « , ne finance pas le film mais le subventionne avec une aide d’un milliard de centimes. Nous espérons aussi avoir la même somme du FDATIC. La boite de production Lotus Film qui s’engage dans l’aboutissement de ce projet discute, pour sa part, une coproduction avec l’ENTV. En parallèle de cet apport financier, nous essayons d’attirer et intéresser les collectivités locales, à savoir les ministères et les entreprises publiques ainsi que d’autres.

Quoi qu’il en soit, nous savons qu’il y a beaucoup d’aides matérielles possibles, qui avoisineront la somme nécessitée pour la mise en œuvre de cette comédie musicale.

Avez-vous déjà lancé le casting et quels sont les critères exigés pour vos personnages ?

ll Nous ouvrons un casting aussi bien aux professionnels qu’aux autodidactes de la chanson et de la chorégraphie, en Algérie ainsi qu’en France.

Nous avons déjà ouvert le concours, ici en Algérie et nous avons été étonnés d’avoir trouvé tout ce qui nous intéresse, particulièrement pour cette comédie. A partir de 15h00 vous trouvez sur une petite plage derrière l’Amirauté, des jeunes qui font d’impressionantes acrobaties et qui font même de la « Capoéra « brésilienne.

Nous les avons regroupé dans une salle. Je peux vous assurer qu’il y a quelque chose d’intéressant en eux. Nous avons aussi effectué une virée dans certaines salles de danse existant à Alger.

L’exigence du casting, c’est d’avoir le sens du rythme. Nos chorégraphes ont pour mission d’être originaux et simples. Le but, n’est pas de montrer une séance d’aérobic. Nous voulons présenter une chorégraphie animée et vivante mais qui signifiera en même temps quelque chose. Nous refusons d’emprunter une démarche trop classique comme dans le temps des ballets algériens qui ont fonctionné pendant des années. Ils étaient frappés d’un classicisme carré. Nous n’avons rien à prouver et nous voulons des chorégraphes qui n’ont rien à prouver non plus, qui se mettront simplement au service de la présentation logique de la société algérienne d’aujourd’hui à travers des chansons et des danses.

Est-ce que vous ferez appel à un styliste ou bien un habilleur suffira-t-il pour le choix des costumes ?

ll En général, pour un film classique, on a plus besoin d’un habilleur, puisque les personnages sont dans la quotidienneté. Par contre, pour une comédie musicale, nous devons styliser les personnages. Il ne faut pas que nous ayons peur d’une certaine forme d’exagération dans le style des costumes. On exige des couleurs de fiction parce que c’est une œuvre de fiction. Nous nous permettons, en tant qu’artistes, de fantasmer sur une Algérie qui serait sublimée.

Ça ne m’intéresse pas de filmer Alger telle qu’elle est maintenant. Je ne fais pas un reportage ou un documentaire. Je veux faire une fiction qui nous permettra de rêver.

Quand est-ce que la comédie sera prête pour la projection ?

ll Nous avons programmé le tournage pour le printemps. Nous voulons que la saison corresponde avec le thème et la philosophie du film.

Quoi de plus beau que de faire un film au printemps sur le renouveau. Nous prévoyons de le présenter en séance de clôture de l’année « Alger capitale de la culture arabe », sur une esplanade et écran géant. Parallèlement à la projection, nous préparons également un spectacle,  » life « . A la fin du spectacle, les chorégraphes viendront sur scène pour clôturer l’évènement. Tout cela sera ponctué d’un beau feu d’artifice.

Propos recueillis par Fazila Boulahbal