Le toit de la solidarité

Construire sa propre maison est un défi que le montagnard kabyle aime relever. Il prendra seul, le temps qu’il faut pour édifier Akham, le toit pour les enfants, le foyer familial, la demeure intime, le refuge à valeur sentimentale, mais il finit par faire appel à la solidarité familiale et villageoise notamment lors de la réalisation du toit. Nous irons dans ce reportage à Allaghane en rase campagne chez M. Nadjib At-Lahdj suivre durant une journée la réalisation collective d’une dalle et nous écouterons le vieux fellah El Hassan témoigner de l’évolution des pratiques de construction, de la substitution des savoir-faire en la matière, depuis l’ère de la traditionnelle maison kabyle de pierre et de bois jusqu’à notre époque où les procédés européens se sont imposés sans autre alternative au règne du béton et du fer. Nous rapporterons également pour mesurer la perte des réflexes d’entraide et de solidarité, le témoignage de M. Ali Aït Slimane, un self-made-man, ancien aviateur qui a construit de ses mains sa maison dans le quartier de Guendouza dans la tentaculaire ville d’Akbou.

Assimiler la modernitéMourgou, le domaine aux mille poiriers est une ferme moderne où Nadjib At-Lhadj et ses deux frères ont planté un millier d’arbres fruitiers, principalement des poiriers, des pommiers et des néfliers, entourés de haies de grenadiers et d’acacias. C’est dans cette plaine paradisiaque que le jeune instituteur construit sa maison en étage à l’européenne. On y accède par un chemin privé qui part de la route communale bitumée menant des hauteurs d’At-Melikèche au gros bourg de Tazmalt via le hameau épars de Tassargant. Les trois hectares d’arbres verdoyants de santé forment une palette chamarrée en ce printemps luxuriant, au milieu de la plaine de terre rougeâtre mouchetée d’oliviers en pleine regénération après le tumultueux hiver où la neige et le gel ont ravagé la végétation. Il est 7h30, ce matin du vendredi 28 avril. J’arrive en bon dernier. Une meïda, (table basse traditionnelle) est chargée de gâteaux aux dattes (macroutes) et de beignets de semoule de blé (sfendj) entourant deux énormes thermos de café et de lait. Le jeune Racim s’en occupe, veillant à éloigner les nombreux chats, à laver les tasses et recouvrir les assiettes de gâteaux contre l’invasion des mouches et des poussières. Azrib, la grande cour, est encombrée. Quatre tas de sable de rivière lavé, trois amas de gravier de dimension 8/15, une haute pile de sacs de ciment 325, cinq fûts d’eau alimentés de façon continue, voilà les agrégats préparés par Nadjib pour la réalisation du béton à couler sur une surface de 240 m2 et une épaisseur de 5 à 8 cm. Quinze jeunes gaillards sont là, à chacun une tâche bien précise dans l’alimentation de la machine en agrégats. La pompe à béton est installée, bien calée. Le tracteur qui la tire est garé en plein champ. C’est une machine à moteur puissant, conduite par un homme qualifié et alimentée en eau, ciment, gravier et sable, par une équipe d’au moins quatre personnes. Elle a deux fonctions : le mélange des agrégats et la propulsion du béton fabriqué sur la hauteur voulue, par une tuyauterie de plusieurs éléments de caoutchouc souple. La dalle d’aujourd’hui est de surface appréciable et sa réalisation prendra toute la journée même si les moyens mécaniques d’aujourd’hui épargnent des efforts pénibles des années qui ont suivi l’indépendance. Si l’Hassan, le tonitruant paysan, s’en souvient : « Durant les années soixante, tout se faisait à la main. Nous construisons un échafaudage à trois étages avec de solides madriers pour atteindre le toit. Le béton était mélangé à la pelle à même le sol et transporté sur le futur toit par une longue chaîne humaine avec des bidons de caoutchouc. C’était réellement pénible. Nous devions battre le rappel de tous les villageois, réunir tous les bidons, toutes les pelles et les brouettes disponibles. Tous les bras étaient réquisitionnés, nul n’était de trop pour partager la besogne et diminuer par son effort le fardeau des autres. Nous voulions construire à l’européenne avec nos moyens rudimentaires ». Tous les regards sont tournés vers Da Mohand le maçon juché sur la paillasse de fer soudé en treillis. Il donne enfin le coup de starter. « Nous sommes prêts, vous devez démarrer le malaxage », ordonne le directeur des travaux. Nadjib, le propriétaire de la maison de campagne supervise le travail au sol. Après le versement du godet chargé de deux brouettes de gravier, une de sable et un sac de 50 kg de ciment mélangés à 6 bidons d’eau de 5 à 6 litres, Ahcène Oumehdi actionne le malaxeur de la bétonnière qui tourne dans un bruit assourdissant de pierre et de métal qui s’entrechoquent. Trois principaux moments constituent le processus de travail dans la réalisation ininterrompue d’une dalle. On commence par l’alimentation de la machine qui produit le béton, suivie du malaxage, de la surveillance du dosage et du pompage du béton vers le toit. L’étalage de la couche de béton sur le lit de hourdis et la paillasse de fer pour constituer la chape étanche, principale tâche de maçon, constitue la dernière étape de l’œuvre. Chaque espace est sous la responsabilité d’une personne. Le propriétaire s’occupe en général des agrégats, le « pompiste » de la machine à béton et le maçon de l’écoulement du béton et de l’étanchéité de la dalle. Les joyeux bénévoles qui transportent le sable et le gravier s’interpellent à grands cris, se bousculent à coups de brouettes créant une ambiance chaleureuse.

Tiwizi, une valeur kabyleAucun paysan ne construit seul sa maison. C’est un moment de grande solidarité. Si, monter les murs nécessite juste un maçon et un apprenti, les fondations et la toiture appellent la participation des frères et cousins, des voisins et parfois de tout le village. « Participer à l’effort collectif (tiwizi), est l’une des valeurs, entre autres, qui fondent la kabylité, (tkabaylit) », affirme Si l’Hassan, qui a gardé intacte la maison de ses ancêtres dans le village Lemsella. Il explique les valeurs kabyles en matière de construction. « Le Kabyle qui ne réalise pas sa maison n’est pas un homme. Edifier son logis, gagner le pain de ses enfants, protéger sa femme, mettre en valeur ses propriétés. Le nif c’est tout ce qui rentre dans les relations avec autrui, payer ses dettes, racheter les terrains des ancêtres, défendre le village, honorer la région, sauver l’orphelin, combler sa femme, protéger ses filles par l’éducation, définir son territoire, sa maison, et préserver l’intimité. Etre prêt à défendre les siens contre tout prédateur. Le fusil est un moyen de défense du nif et de la horma garantie d’abord par la sécurité de la maison ». Le paysan avait besoin d’aller dans le détail des valeurs kabyles pour étayer le caractère protecteur et défensif de la maison kabyle. « Taddart, le village est un tout. Il doit être fermé, sécurisé et inviolable. La maison kabyle n’a pas de fenêtres, mais des meurtrières qui contrôlent toutes les allées alentours. Une issue de secours est prévue, Takharadjit. La chambre d’en haut, Takhoferts ou Tissi, permet une vision circumlunaire d’une partie du village d’où pourrait surgir l’agresseur ». Il est 11 heures. Le travail est bien lancé après les premiers correctifs apportés au dosage du béton en eau sur les conseils de Da Mohand qui dirige l’articulation des opérations à partir du toit. La préparation des coffrages a nécessité plus de 25 jours. Installer les poutrelles sur les ceintures de béton armé, agencer les hourdis fabriqués avec la poussière et la poudre de pierre ponce sur les poutrelles, disposer les planches et madriers de coffrage en prolongement autour des murs, caler l’ouvrage par des supports de bois transversaux reposant sur de solides pieds droits étaient parmi les nombreuses tâches à accomplir avant la coulée du béton. Un jour avant le coulage de la chape de béton le maçon vérifie et contrôle la solidité des coffrages et des supports. L’électricien a déjà disposé le faisceau de gaines et de câbles d’alimentation électrique sous les mailles du treillis de fer qui arme la paillasse de béton. Je monte sur le toit pour observer le minutieux travail du maçon. Deux aides bénévoles tirent la règle à béton à chaque coulée pour égaliser la surface de la chape. Da Mohand intervient pour donner les dernières retouches, vibrer la pâte de béton pour faire échapper l’air, boucher un petit trou par ci, rectifier une surface par là, consolider une planche par un clou supplémentaire, remplacer un hourdi qui a cédé sous un pied maladroit. Au sol, Abdenour s’occupe du ciment. Un sac par godet, bien coupé sur le réceptacle qui prolonge la bouche de la grosse cocotte ovoïde tournant sur un axe longitudinal. Le sable et le gravier arrivent sans discontinuer, les nombreux jeunes venus aider l’instituteur se relaient à la pelle et à la brouette. Moha est astreint à l’alimentation du malaxeur en eau.

Aucun paysan ne construit seul sa maison. C’est un moment de grande solidarité. Si, monter les murs nécessite juste un maçon et un apprenti, les fondations et la toiture appellent la participation des frères et cousins, des voisins et parfois de tout le village.

Un tuyau branché à la conduite principale est relié aux nombreux fûts sans couvercle. Si l’Hassan émerveillé par le ronron de la machine explique l’introduction progressive des machines dans les procédés de la construction et les facilités apportées par le nouvel outillage. « Durant la décennie 70 l’introduction de la bétonnière avait réduit quelque peu la difficulté. La tâche la plus ardue qui consistait à préparer le béton à la bonne mesure, au dosage idoine, a été mécanisée. Le nombre d’hommes traditionnellement affectés à cette tâhce a sensiblement diminué, passant d’une douzaine à trois ou quatre qui se relaient dans l’alimentation de la bétonnière en eau et en ciment. L’équipe qui l’approvisionne en brouettes de sable et de gravier est constituée de jeunes enthousiastes pour qui ce travail est une heureuse distraction. Certaines personnes aisées se permettaient l’utilisation de la grue, une machine qui avait besoin de beaucoup d’espace, pour porter le béton sur le toit, ce qui réduisait encore le nombre de bras mais augmentait de façon significative le coût de réalisation ».

La mécanique remplace les hommesNadjib émet des craintes par rapport à la quantité de sable restante, malgré les assurance du maçon qui, d’un simple coup d’œil évalue les besoins de la dalle et le stock restant. Pas très rassuré, le propriétaire appelle Lahlou le transporteur et lui passe commande d’une remorque de sable lavé. « C’est vendredi, aucune sablière n’est ouverte » lui répond-il. Abdellah qui se prépare à la construction d’une nouvelle demeure, propose alors de lui prêter la quantité qui pourrait manquer. Lahlou est chargé de la transporter le moment opportun. La solidarité ne s’exprime pas uniquement dans l’aide manuelle. Les paysans se prêtent les outils et la matière et souvent aussi de l’argent. Etre endetté pour une raison aussi noble que la construction d’une maison n’est pas une honte dans les traditions morales des Kabyles. « De notre temps il n’y avait ni téléphone, ni tracteur disponibles. Toutes les dispositions étaient prises à l’avance. Ce n’était pas encore le règne du béton. La solidarité venait à bout de toutes les difficultés. La pose de la poutre faîtière, Ajgou alémas, était par exemple un moment particulier Il s’agit d’un tronc d’arbre bien dégrossi que l’on transporte de la forêt avec des cordes et que l’on hisse à la force des bras sur les sommets des murs. Ramener Ajgou de la forêt était un jour de fête. Une procession de jeunes gaillards se passaient la main et se relayaient sous la grosse charge à travers champs. Les enfants accompagnent le cortège de chants et de chorales. Certains, exubérants, ramènent même les tambourinaires (Idhebalen). Tout se termine à l’évidence par un couscous », se souvient El Hassan le montagnard. Il est midi trente. Chihab, le petit frère du propriétaire distribue des casse-croûtes à la vingtaine de bénévoles. Ahcène ralentit la cadence de la machine pour permettre à tous de couper la faim. Les assiettes de gâteaux sont vides depuis longtemps. L’usage veut que le repas ne soit pris qu’à la fin du travail. C’est la sanction de l’ouvrage bien achevé. On ne prend la cuillère qu’après que le maçon ait déposé sa truelle !Si Mestafa, le volubile, supplée El Hassan dans les laborieuses explications sur l’avènement de la modernité. « La décennie 80 a vu la généralisation du recours à la pompe à béton, cette machine qui cumule les tâches de la bétonnière et celles de la grue ou du monte-charge et qui remplace une vingtaine de personnes. De nos jours l’achat du béton préparé a encore révolutionné la construction par la diminution de la main-d’œuvre et des délais de réalisation grâce à la mécanisation totale des tâches principales. La dalle de béton peut désormais être réalisée par un maçon et deux à trois aides, alimentés directement en béton par un camion à cocotte, engin muni d’une pompe ». Il est 16 heures. Le maçon avertit le conducteur de la pompe à béton : « C’est le dernier godet, diminue un bidon d ‘eau ». Le rythme a ralenti depuis une bonne heure. La fatigue se lit sur les visages. La machine attend parfois une dernière brouette de sable ou un ultime bidon d ‘eau. L’avertissement de Da Mohand a sonné comme une délivrance. On se lave déjà les bras même si le geste paraît dérisoire devant tant de poussière de ciment. Une longue table est improvisée à l’aide de quatre madriers installés sur des parpaings. Quatre adolescents installent les couverts et disposent les plats de couscous, les parts de viande et les grosses soupières de sauces. Tout est prêt. On attend le maçon qui fignole son ouvrage de quelques dernières touches. Larbi Oumehdi, un citoyen sans ressources, pris dans la tourmente du chômage et de la maladie est invité par le propriétaire à entamer le repas tant attendu juste après que le vieux maçon se soit lavé les mains. Ahcène éteint le bruyant moteur. C’est fini ! Les appréhensions de Nadjib n’étaient fondées. Du sable, il en reste encore, le gravier et le ciment ont largement suffi. Mohand le professionnel a un bon coup d’œil.

Valeurs et savoir-faire perdusLa maison kabyle grandit avec la famille. Avant de marier le fils on lui construit une maison attenante à celle du père. Avec le temps, les générations ont formé les villages. Des maisons solidaires qui s’appuient les unes sur les autres se communiquent leur respiration, leur chaleur, leurs bruits, leurs douleurs, leurs vies. Les enfants ont copié sur les parents qui avaient reproduit la maison des ancêtres sans rien modifier. Après l’indépendance, l’exode rural a vidé les villages de Kabylie que l’émigration a déjà bien diminués. De nouvelles idées sont venues perturber les vieilles maisons des aïeux. On a démoli par nécessité, la terre étant rare, pour reconstruire de grosses bâtisses, copiées parfois réussies, mais souvent ratées, des maisons européennes. L’émigré et le citadin de retour ont ramené dans leur mémoire une vision nouvelle. Dans une compétition bien kabyle, on s’est adonné à l’édification de bâtisses à plusieurs étages qui ne seront occupées que durant la période estivale restant vides l’année durant. De nos jours, on ne rencontre plus de maçons capables de construire une maison sur le modèle ancien, avec de la pierre taillée (azrou) du mortier d’argile (takourt), une charpente de bois (ijga) et de la tuile romaine (aqarmoud) comme couverture posée sur un lit de roseau (aghanim). Réaliser ce duplex avec chambre basse, une extension en hauteur avec un plancher de séparation et un soubassement pour l’écurie et le bûcher n’est pas à la portée du premier venu. Le savoir-faire n’a pas été transmis. Les artisans-maçons préfèrent de nos jours le parpaing facile à poser, le ciment et le sable comme mortier et la dalle de béton armé comme couverture. Tout est bien carré sans fioritures, sans défauts mais aussi et souvent sans charme, sans attrait. Les matériaux utilisés dans la construction de la maison kabyle sont ceux que l’on trouve sur place. Solides, imperméables, faciles à travailler, ils protègent parfaitement de la chaleur et du froid. La pierre abonde en Kabylie. Le grès, le granit, le basalte, l’ardoise et le calcaire de diverses couleurs, étaient préparés en restanques (aghalad) durant les longues journées de printemps. On y puise les quantités nécessaires à la construction en fonction des besoins.

Ajgou alémas, était, par exemple, un moment particulier. Il s’agit d’un tronc d’arbre bien dégrossi que l’on transporte de la forêt avec des cordes et que l’on hisse à la force des bras sur les sommets des murs. Ramener ajgou de la forêt était un jour de fête. Une procession de jeunes gaillards se passait la main et se relayait sous la grosse charge à travers champs.

L’argile ou la marne (toumlilt), mélangée à l’eau et à la paille (alim) donnent une pâte épaisse. Servant de mortier liant la muraille de pierre. La toiture est de tuile romaine. Elle est échafaudée sur deux versants délimités par la poutre faîtière. Un lit de perches (tassara) repose sur les deux pannes intermédiaires et sablières sur chaque versant du toit. La tuile ronde est posée sur l’enduit de marne qui comble la trame de roseau tissée comme un clissage sur le lit de perches. Chaque tuile ronde installée sur le dos reçoit deux tuiles dans son ventre et l’étanchéité est garantie. Une ligne de grosses pierres assure l’immobilité. Réaliser une toiture est un ancien acte de solidarité villageoise auquel nul ne se dérobe. Trois équipes sont mobilisées. Celle qui prépare le mortier, celle qui pose les tuiles, et le groupe qui assure le lien entre les deux équipes. Tout se déroule sous l’œil vigilant d’un contre-maître expérimenté, un meneur d’homme qui définit les tâches de chacun et veille à leur bonne exécution. Abenay, le bâtisseur, met la main à la pâte, vérifie la consistance du mortier, la propreté des tuiles, la solidité de la trame de roseau et surtout l’entame de la pose des tuiles. De la pose de la première tuile dépend l’harmonie de l’ouvrage. Construite de pierre et de terre, recouverte de bois,d’argile et de tuile (terre cuite), la maison kabyle trapue et lourde, assure une protection maximale contre le froid et la chaleur. Cette demeure remplit les conditions d’hygiène connues dans toutes les civilisations. Construite sur des hauteurs, éloignée des marécages et des rivières, elle est toujours bien orientée de sorte que le soleil la visite et la désinfecte. De telles maisons tendent à disparaître. On construit autrement de nos jours. Pour des raisons de confort, d’espace et de commodité, on copie les Européens, souvent très mal. La maison kabyle est le témoin physique d’un mode de vie, un contexte et une culture qui plient sous le joug de la modernité. Dans chaque village de Kabylie, une de ces vieilles maisons défie encore le temps. On les conserve pour la nostalgie, la mémoire, c’est le témoignage du génie des ancêtres.

L’argent enterre les solidaritésMême si les formes des maisons et les matériaux ont changé, le processus de réalisation est toujours articulé en trois étapes, la préparation, le transfert du matériau et la pose de la toiture. Le nouvel outillage s’est greffé sur un savoir ancien. Les valeurs culturelles d’entraide et de solidarité sont demeurées intactes à la campagne et dans les petits villages de montagne. Tiwizi se pratique encore dans de nombreux domaines. La cueillette des olives, les semailles, le battage des céréales, la confection des meules de foin, la réalisation de toitures, l’ouverture des pistes et des chemins, le creusage des canalisations pour eaux usées, des fouilles pour les poteaux électriques en cas d’installation d’une ligne pour tout le village et d’autres travaux inévitables, comme l’entretien des espaces publics ou le creusage de tombes. Certaines pratiques de solidarités sont propres à des régions : les transhumances des grands troupeaux, l’affouage et le fagotage du bois des forêts dans le arch d’At-Melikèche, le ramassage des figues sèches à Aghbalou, la trituration des olives et la fabrication d’huile en haute Kabylie… Ce n’est pas le cas en ville où le tissu social est défait, où l’anonymat et l’individualisme s’accompagnent de l’omnipotence de l’argent, équivalent général et régulateur unique des échanges de toutes natures. Ali Aït Slimane, un ancien militaire, construit lui-même sa maison sur le boulevard Mohamed Boudiaf à Guendouza, un quartier populeux de la grosse agglomération d’Akbou. « C’est excessivement cher, tout se paie rubis sur ongle. Je suis bon bricoleur, j’ai réalisé les tâches les plus brutes, mais là où un travail de précision s’impose, je fais appel à un professionnel. Les gorges de plâtre, certains crépis, l’alimentation électrique et quelques autres tâches qui nécessitent beaucoup d’expériences et d’adresse ont nécessité la venue d’artisans de métier. Il y a encore quelques années, la solidarité jouait à plein. J’ai aidé pratiquement tous les voisins dans la réalisation de leurs dalles. Le jour où j’ai eu besoin d’un coup de main, le monde a changé. Tout se paie, les machines, les outils, les ouvriers. Réaliser une toiture de nos jours est confié à des professionnels du béton moyennant un prix qui se négocie entre 1 000 et 1 300 DA le m2. Il n’y a que dans le couscous final où tout le monde vient vous aider et où la solidarité s’exprime fortement par le bruit des cuillères », affirme l’ancien pilote. La solidarité villageoise est battue en brèche par la mécanisme des tâches et la disponibilité de moyens financiers. Plus on est riche moins on a besoin des autres. Ce sont d’ailleurs les familles aisées qui ont dénaturé et défiguré les villages kabyles d’antan en introduisant le béton et le fer dans le tissu architectural villageois où le matériau local (pierre, terre et bois) était prépondérant. Paradoxalement, la pauvreté a sauvegardé l’espace identitaire que constituent le village original et ses principales institutions. N’ayant pas de moyens pour moderniser leur habitat, les paysans n’ont pas touché à leurs vieilles maisons. Ils ont ainsi fait œuvre utile en sauvegardant l’architecture ancestrale.

Rachid Oulebsir