S’il fallait à Yasmina Khadra un outil dérisoire pour suivre la vitesse de la tragédie, il l’a trouvé dans une énigme policière que très peu de monde attendait comme support à un fond d’une autre nature. Okacha Touita, qui a toujours eu un regard atypique sur les choses, ne pouvait mieux tomber. Morituri est une histoire sur mesure pour ses yeux. Une histoire ? Pas vraiment, tant les images et les situations défilaient à un rythme fou, fatiguant les yeux d’avoir trop sollicité le cœur et la tête. Le cinéaste a même osé le contraire de ce qui se fait traditionnellement dans l’adaptation, par souci de confort technique ou, plus grave, par choix. Touita a dépouillé le roman de ses fioritures au lieu de lui ôter son âme. En mettant en avant ce qu’il avait de plus profond dans les dialogues ou en ramenant la violence des images au niveau de la pertinence des répliques, il a réussi un film qui vous fait oublier son début sans vous presser à parvenir à la fin. Tous les ingrédients étaient pourtant là pour le plus banal des polars.
Une histoire de disparition de la fille d’un ponte du pouvoir entrecoupée de meurtres de toutes natures, un commissaire à la rigueur morale légendaire (Miloud Khetib), deux lieutenants roublards et mortellement fidèles (Rachid Farès et Azzedine Boureghda) et un directeur de la police (Boualem Bennani) soucieux de plaire à la hiérarchie et de gérer sa carrière plus que de traquer les ripoux et les terroristes. Mais le commissaire Lob n’est pas seulement flic, il est aussi écrivain. Simple clin d’œil autobigraphique du romancier-bidasse, Yasmina Khadra en apparence, ce sera pourtant l’une des clés et de l’énigme policière et de ce qu’elle accompagne comme soubassements politiques. Et c’est à ce niveau que se situe peut-être le grand mérite du film.
La violence des images et la prestation des acteurs, avec une mention spéciale pour Miloud Khetib, ont largement compensé la légèreté de l’analyse. En poussant un peu loin la caricature, Yasmina Khadra en est arrivé à accabler le pouvoir plus que l’islamisme; et en allant chercher ses terroristes plus dans les cabarets que dans les maquis, il les soulage du projet politique qui les nourrit. Le film y a presque répondu du tac au tac, par l’intrusion à un moment incongrue des images du boulevard Amirouche ou de photographies d’enfants décapités. Face aux instantanés de la mort qui portent bien une signature, le chef terroriste de Morituri a beau porter le sobriquet d’un gentil bougre de quartier (Abou Calypse), cela n’altère pas sa nature.
Ultime preuve de l’émanation de la tempête meurtrière, le commissaire –écrivain Lob se fera descendre à la sortie du commissariat d’où il venait d’être viré comme un malpropre. Pour avoir traqué les ripoux et les terroristes et résisté aux sirènes de la compromission. Yasmina Khadra a rendu tout ça avec beaucoup de talent et quelques approximations. Okacha Touita est allé, avec un réel bonheur, à ce qu’il avait de plus saisissant. Un film à voir absolument.
Slimane Laouari
