Le fleuve « redressé »

Le mémorial des Martyrs, comme dans une invite à la rupture avec le fond de commerce qu’en a fait le système, est violemment secoué, fractionné, remodelé, profané. Les personnages officiels qui viennent déposer la gerbe de circonstance sont grotesques, cupides, arrivistes, petits. La pièce est jouée sur un rythme particulièrement hargneux qui installe une atmosphère de violence délétère. Les comédiens jouent avec détermination et conviction.

Mais le rythme torrentiel de l’oued ne va pas tarder à s’affaisser comme si son cours affrontait des raidillons imprévus.

La générale du Fleuve détourné a été donnée, mercredi au TRB, après un passage exceptionnel, une semaine auparavant, sur les planches du TNA dans le cadre de la manifestation « Alger, capitale de la culture arabe ». La nouvelle production du TRB s’annonçait, à priori déjà, comme un exceptionnel évènement culturel.

La paternité Mimounienne était autant un atout qu’un défi. Défi dans le sens où la pièce avait à supporter le poids de son extraction originelle et se garder de faiblir. Si elle a tenu droit le plus souvent, la nouvelle production du TRB a néanmoins parfois défailli.

Le personnage d’Ali campé par Rédha Doumaz est des plus équivoques. Une espèce de saltimbanque populaire, troubadour ascétique qui dérange par son franc-parler. Ali est une variation sur ce thème, si cher à la littérature et au cinéma algériens, du fou qui s’avère plus lucide que les autres, un peu comme ce personnage central de Chronique des années de braise qui demande aux morts de se lever pour sauver les vivants. Or la construction du personnage peut paraître des plus malheureuses. « Tu reviens au pays après la fin de la fête, bien après que les fanfares se sont tues. Tu aurais pu persister dans la voie de l’oubli, ou comme Ali, ton cousin dans celle de l’inconscience. Ce sont aujourd’hui les seuls gages de sérénité. Mais tu veux savoir. Mon fils, ta douleur sera grande », écrivait Rachid Mimouni dans le Fleuve détourné.

Mais, pour Omar Fetmouche qui a adapté Mimouni, ce « Ali » fut « de ceux qui ont animé le premier congrès du FLN », qu’il avait lancé « la première publication du FLN » et qu’il avait lancé la grève pendant la Bataille d’Alger. Or, il n’y a pas mille personnages pour justifier de cet immense CV, ni même cent. Pas même deux. Interpellé, Djamel Abdelli qui a assisté Hamida Ait-El-Hadj dans la mise en scène de cette pièce aura pourtant une réponse décevante : « J’avoue que nous n’avons pas spécialement pensé à Abane Ramdhane ». Ainsi le travail historique paraît quelque peu bâclé. Le fait se confirme sur un détail anecdotique : le revenant, Mohand-Larbi Nat Mezghane (notez déjà ce nom qui est tout un programme identitaire) se retrouve à l’ère des Souk-el-Fellah mais aussi du… téléphone cellulaire. Ce n’est pas particulièrement grave — le théâtre peut se permettre quelques déconstructions du temps — mais rapproché à l’invraisemblance du personnage d’Ali, cela fait tout de même un peu désordre.

Des tableaux sont insérés, en avenant, au texte originel. L’un d’eux, particulièrement, traite de la condition féminine. Et c’est l’occasion pour les dialogues d’ accuser une certaine « dépression » en confinant parfois à la banalité. Les ressorts de la dynamique sociale sont tout bonnement expliqués par le registre du mysticisme le plus bête. « Tu n’iras point au paradis », réplique niaisement une vieille dame, sorte de mère Thérésa de la promotion de la condition féminine, à un phallocrate particulièrement violent.

La distance avec Mimouni se creuse à partir d’ici. Le grand écrivain, dont la technique emprunte le plus souvent au pamphlet qu’au roman, sera « lightisé », et son fleuve « redressé ».

A la conclusion inquiétante de son roman, on préférera un happy end de guimauve. Le père et le fils se donnent une chaude accolade. Un chant de fraternité populiste s’élève. Et c’est le chanteur rap Lotfi Double-Kanon, qui a joué le fils du revenant, qui va donner de la voix pour accentuer un dénouement en « I bambya, thawra ziraiya ! ».

M. Bessa