Par Slimane Laouari
Et si Jean-Marie Le Pen ne pouvait pas se présenter ? La question est sur toutes les lèvres au sein de l’opinion française. Le leader du Front National, qui pèse quand même 14% de l’électorat, après avoir réalisé au printemps 2002 la performance de passer au second tour, met dans la gêne à peu près tout le monde parce qu’il est désormais clair que s’il n’arrive pas à obtenir les cinq cents parrainages d’élus exigés par la loi, ce ne sera pas faute d’audience mais plutôt d’ancrage. Mais si par le passé, il n’y a jamais eu grand monde pour s’offusquer que Le Pen prenne des coups susceptibles de réduire son aura –cela s’est vérifié quand, la mort dans l’âme, il a été prié de vider son unique siège du Parlement européen – il n’en sera vraisemblablement pas le cas cette fois-ci D’abord parce qu’entre-temps il a fait une percée spectaculaire qui n’est pas du fait exclusif de ceux qui partagent tout avec lui, mais aussi du grignotage au sein des déçus de tout bord. Ensuite parce que dans le sillage de Le Pen, il y a d’autres candidats angoissés à l’idée de ne pas réunir les signatures et qui sont dans l’absolu beaucoup plus fréquentables à l’image de l’altermondialiste José Bovet, du communiste révolutionnaire Olivier Besancenot ou du dissident de l’UMP, Nicolas Dupont Aignan. Autre source de cette gêne qui s’installe à mesure que l’échéance fatidique approche, des candidats, ou plutôt des candidates qui pèsent beaucoup moins que le candidat de l’extrême droite comme Dominique Voynet ou Marie Georges Buffet sont quasiment sûres d’être sur la ligne de départ. Dernière raison, moins avouable, parce qu’elle est en grande partie à l’origine de cet état de faits, tout le monde ou presque sait que le PS, échaudé par le revers de 2002, veut mettre tous les atouts de son côté, y compris en recourant à des procédés inélégants, mais légaux. Bien sûr que Ségolène Royal n’est pas Lionel Jospin et le contexte n’est pas tout à fait le même, mais les socialistes, et ils sont loin d’avoir tort, sont convaincus que c’est dans une large mesure la pléthore des candidatures de gauche qui leur a valu l’humiliation d’il y a cinq ans. Alors, faute d’avoir rassemblé ou pour avoir carrément orienté son lifting à droite, on fait avec les moyens du bord pour se prémunir contre un autre séisme. A propos de séisme, il peut s’appeler cette fois François Bayrou qui vient de découvrir avec un réel bonheur qu’après avoir été l’homme de la troisième voie, il pourrait finalement être l’homme tout court. Désormais, il n’ y a pas que les sondages qui lui font pousser des ailes. Et si Le Pen ne parvenait pas aux starting-blocks ? Il se peut bien que son électorat extra-muros qui n’est pas fondamentalement politique, se rabatte sur le candidat centriste qui partage avec Le Pen la démarche « anti- système » même s’ils sont aux antipodes l’un de l’autre au plan des idées et du discours. Spectaculaire et ironique retournement de situation, l’opinion politico-médiatique française se pose maintenant la question de savoir si les voix de Le Pen iront chez Bayrou après avoir suggéré à peu près le contraire, en se demandant si le second ne faisait pas le jeu du premier. Dans le cas contraire, c’est Nicolas Sarkozy qui récolterait ces voix encore virtuelles, mais pas toutes, en raison de son discours de plus en plus tiède et surtout parce que la proximité avec l’extrême droite qu’on a voulu lui coller à dessein n’a jamais été aussi manifestement mensongère. Le candidat de l’UMP, qui vient de légèrement remonter la pente après avoir connu quelques difficultés et qui sera sans doute plus à l’aise une fois entamée la phase de confrontation directe des discours et des programmes dépasse encore Ségolène Royal dans les sondages du deuxième tour au moment où les voix réclamant un premier tour digne de ce nom se font de plus en plus nombreuses et plus incisives. Cela passe évidemment par la révision de la loi électorale et le doute plane encore sur la volonté de Sarkozy de l’intégrer dans sa réforme des institutions de l’Etat. Depuis qu’il a mis en sourdine ce sujet de campagne pour tenter d’amadouer le dernier résistant Chirac encore accroché à l’orthodoxie de la cinquième République, Sarkozy ne sait plus s’il a bien ou mal fait. Mais il doit quand même être conscient que l’abandon tactique de son image d’homme de rupture n’est peut- être pas tout à fait étranger à son léger recul. En attendant, c’est Bayrou qui fonce en promettant de faire élire un parlementaire sur deux à la proportionnelle et bâtir un grand rassemblement démocratique. Ce n’est pas tout à fait une préoccupation d’actualité, mais il compte profiter au maximum de la faveur des astres. Surtout que personne n’est à l’abri d’un retournement dont il est le fruit le plus frais.
S.L
