Les mythologies africaines sont si nombreuses, complexes et variées qu’elles ne peuvent faire l’objet d’un panorama exhaustif. Bien que la tradition et la transmission orales propres à la culture africaine (comme le cas de la littérature Kabyle) constituent un obstacle majeur à cet effort de recensement et qu’il ne faille pas négliger l’importance primordiale des parcours initiatiques, seules clés pour toucher réellement le cœur de la signification symbolique des rites et des légendes, on peut dégager d’une vision d’ensemble des mythologies africaines quelques caractères généraux communs aux différentes croyances. Ceux-ci se regroupent autour de trois points : l’existence d’un Dieu suprême inaccessible aux humains et régnant sur l’univers ; la présence d’un groupe formé d’un large nombre de divinités couramment invoquées par les hommes ; enfin, l’importance de diverses sortes d’esprits et de génies liés à de nombreux aspects de la vie quotidienne. L’un des points de convergence des mythologies africaines réside en la croyance en un Être suprême qui crée et gouverne l’ensemble de l’univers, espace rigoureusement ordonné. Cette divinité s’inscrit dans un registre à part au sein des différents panthéons. Elle porte le nom d’Amma chez les Dogon du Mali, de Juok chez les Chillouk (Shilluk) du Soudan. Au Togo, au Bénin et au Ghana le peuple Fon considère Mawu-Lisa, couple divin formé de la Lune et du Soleil et figurant par sa dualité l’équilibre de l’Univers, comme la Divinité suprême. Mawu représente le principe féminin : sa figure est associée au froid, à la nuit et à la fécondité. Lisa est le principe masculin incarnant la force. Le couple crée la terre avec l’aide de Dan, le serpent cosmique, et engendre les quatorze divinités du panthéon. Pour les Yoruba, peuple du Bénin et du Nigeria, la divinité majeure est Olorun, ou Olodumaré, dieu du Ciel qui règne sur 400 Orisha (divinités secondaires) et sur les esprits de la nature. Chez les Bamileke, elle est nommée Si. Au Burundi et au Rwanda elle porte le nom d’Imana ; pour les Peul elle se nomme Gueno ; pour les Sérères du Sénégal, Roog Sène ; pour les Douala, Nyambe ; pour les Malinké et les Bambara, Mangala ; pour les Massaïs, Ngai. Une divinité du même type existe également dans les croyances d’autres peuples africains tels ceux du Kenya, de la Tanzanie et de l’Éthiopie. Au Mozambique, l’Être suprême est connu sous le nom de Muluku. Les différents panthéons africains sont composés de très nombreuses divinités. Ne possédant pas le statut inaccessible des Êtres suprêmes, elles font l’objet de rites plus développés et suscitent une ferveur plus grande. Au premier rang se situe souvent un héros civilisateur, culturel, fondateur. C’est le cas de Nommo, personnage central de la mythologie dogon, qui civilise la Terre en faisant don aux hommes de la parole enseignée par son père Amma. En Ouganda, le premier homme porte le nom de Kintou. Il épouse Nambi, fille du Dieu suprême, souverain du Ciel, Gulu. Pour les Fon, le héros civilisateur porte le nom de Gu. Il enseigne aux hommes de nombreuses techniques, notamment celles concernant le travail des métaux. Parmi les autres divinités d’importance, il existe par exemple chez les Yoruba Ogun, le Dieu du Fer, des Forgerons et de la Guerre et Legba, messager des dieux, qui aide les hommes à agir sur leur destinée. Au Rwanda et au Burundi c’est le dieu Ryangombe, roi des esprits mbandwa, qui occupe une place prédominante. Parmi les autres divinités il faut ajouter celles directement liées à la Terre, au Soleil et à la Lune ainsi que celles associées aux manifestations naturelles comme la pluie, à l’exemple de Wamara, Dieu des peuples de la région des Grands Lacs, la foudre ou le vent. Pour les Yoruba, c’est le Dieu Sango qui préside aux phénomènes atmosphériques, en particulier au tonnerre. Au Mozambique, le Dieu Tilo règne sur le ciel et déchaîne les orages. D’autres dieux sont associés aux travaux agricoles, à la fertilité, à la chasse et la pêche mais également à une grande variété d’activités humaines comme l’art de la forge ou la poterie. Certaines divinités, enfin, sont des ancêtres divinisés ou bien des personnages appartenant à l’histoire du groupe, du peuple, par exemple des souverains ou des guerriers défunts. Pour certaines ethnies, le statut de divinité peut être acquis par des personnes vivantes et certains rois ou chefs religieux bénéficient de ce privilège. Venant compléter la liste des divinités, les esprits et les génies jouent un rôle primordial dans les croyances africaines. Les esprits sont pour la plupart ceux des ancêtres, qui sont parfois extrêmement redoutés. Les esprits des morts, nommés abazimu au Rwanda et au Burundi, sont considérés, lorsqu’ils sont mécontents, responsables de maladies ou de problèmes variés. Chez les Bantous, peuple au sein duquel les récits mythologiques sont peu développés, c’est le culte rendu aux esprits des ancêtres défunts qui occupe la place prépondérante. D’autres formes d’esprits peuvent être associées à de nombreux aspects de la vie humaine mais les plus nombreux sont ceux évoquant des puissances de la nature. Les génies existent quant à eux sous des formes diverses. Au Sénégal notamment, ils peuvent prendre la forme d’animaux, en particulier de serpents ou de chats. Les animaux considérés comme des incarnations de génies sont protégés et il est interdit de les tuer. Les génies peuvent également posséder une apparence humaine. Ils sont parfois assimilés à des lutins et, tout comme les génies, ils peuvent avoir une influence bénéfique ou néfaste. Ainsi chez les Bambara du Mali, Wokolo est connu pour être un génie malveillant. Le génie peut être attaché à une personne, un groupe social ou un lieu. Certains résident ainsi dans la brousse ou dans un arbre, une source, un bosquet bien précis. On peut ajouter que des génies des eaux et de la broussont supposés être à l’origine de la création du peuple Bambara. Parmi les mythes qui nous sont parvenus avec le plus de détails figurent essentiellement les récits ayant trait à la création de l’univers. L’un des mieux connus, en raison des travaux réalisés au Mali par l’ethnologue Marcel Griaule, est celui appartenant à la tradition dogon. Sorti du néant, l’Être suprême, nommé Amma, doté de la parole, crée l’œuf primordial qui, par la suite, est assimilé à la Terre. Amma fait de cette dernière son épouse et conçoit avec elle un premier fils connu sous le nom de Renard-Pâle. Celui-ci s’empare d’une partie de l’œuf primordial, vol considéré comme un acte incestueux commis sur la personne de sa mère. Pour réparer cette faute, qui met en péril l’ordre universel, le second enfant d’Amma et de la Terre, Nommo, à la fois homme et femme, s’offre en sacrifice. Il est ensuite ressuscité par son père qui crée alors, en les façonnant dans de l’argile, quatre paires de jumeaux qui forment les huit ancêtres de l’humanité. Nommo les élève au rang d’hommes en leur transmettant la parole. Ce mythe est rejoué pendant plusieurs jours lors du Sigui, la plus grande des fêtes dogon célébrée tous les soixante ans. Pour les Yoruba le monde prend naissance grâce à Olorun, dieu du Ciel. Il crée la Terre et y envoie son fils, connu sous le nom d’Obatala ou Orishala. Mais celui-ci s’enivre de vin de palme et ne réalise aucune des tâches que son père lui a confiées. Olurun charge alors son second enfant, Odudua, d’accomplir sa volonté. Celui-ci crée la vie sur la planète en plantant les diverses espèces végétales. Par la suite les autres divinités, au nombre de seize selon certains récits, descendent à leur tour sur terre. Pour les Chillouk du Soudan, Juok, le Dieu suprême, crée l’ensemble de l’humanité en la façonnant à partir de diverses sortes d’argiles. Cette pratique de modelage des êtres humains à partir de l’argile se retrouve dans de nombreuses mythologies africaines. Parmi les mythes importants il convient également de citer ceux ayant trait à l’origine de la mort. Dans nombre de mythes, un animal, chargé par l’Être suprême de transmettre un message aux hommes pour les informer de leur immortalité, s’attarde en route ou est détourné de son chemin. Le message du dieu ne pouvant être délivré par la faute de l’animal, les humains ne peuvent plus dès lors échapper à leur destin de mortels. Dans d’autres légendes, les hommes sont eux-mêmes à l’origine de cette fatalité parce qu’ils ont négligé de se soumettre à certaines exigences divines. Cette vie spirituelle, peuplée de dieux, de génies et d’esprits, est intimement mêlée à l’existence quotidienne des peuples africains. Quelques mythologies offrent même une explication directe à l’organisation de certaines sociétés. C’est le cas notamment du système de castes qui existe chez les Dogon, au Mali. Pour ce peuple ainsi que pour les Malinké et les Bambara, la mythologie imprègne avec tant de force les différents aspects de la vie humaine qu’il existe par exemple une correspondance entre elle et les différentes parties de l’anatomie humaine ou le système astronomique. En outre, le rapport au monde invisible s’exprime tout au long de l’existence des peuples africains au travers de manifestations organisées pour célébrer la correspondance entre monde terrestre et monde spirituel. Ces cultes, auxquels sont liés divers objets tels les masques et les statuettes, se réalisent sous des formes que l’on retrouve chez les différents peuples : sacrifices sanglants ou non, offrandes, récitations, chants, musiques et danses célèbrent des rites liés entre autres à des questions de purification, d’initiation, de commémoration ou de levée de deuil. Le monde des dieux et des forces invisibles qui gouvernent le monde habitent le quotidien de la spiritualité africaine et dans certaines régions, où pourtant le christianisme et l’islam ont pris une large place au fil des siècles, les croyances ancestrales jouent toujours un rôle prépondérant, ancré au plus profond de l’âme africaine. Ces légendes et tant d’autres inspirent aux écrivains africains des textes fabuleux.
Y. C.
