La bouffe jusqu’à la mœlle

« Si tu as faim, va à la rue Ahmed-Chaib « ex-Tanger » ». Il y a des années avant « la guerre » et la mondialisation, la rue Tanger était le refuge inespéré des « zoufria » (ouvriers algériens comme on les appelle) qui crèvent et ne disent rien ou des étudiants généralement sans autres moyens que leur bourse tenant des discussions oiseuses sur Althusser, le capitalisme monopoliste d’Etat et Felini. Normal ce n’était pas vraiment fameux, mais pas cher non plus. On pouvait et s’offrir une « loubia » (plat de haricots) chez le « Roi de la loubia », ou une assiette de sardines frites présentées en tas, elle-mêle à l’entrée. Les plus riches vont chez les rôtisseries se régaler de brochettes s’offrir un festin pour de vrai.

En ce début du 3e millénaire, la rue Tanger n’a pas changé d’un iota. « le Roi de la loubia » est toujours là (la reine de la loubia a disparu) c’est toujours les femmes qui trinquent !), et les tas de sardines s’amoncellent toujours. Les habitués sont presque les mêmes : les pauvres. Les étudiants ne pointent plus et ils s’offrent sagement une colopathie dans les restos U, comme ceux qui les ont précédés. Rien n’a vraiment changé ? Si à la rue Tanger, c’est plus cher. Et les « zouafra » et les pauvres se rabattent sur le bas de gamme des « sandwiches de garantita », voire du pain avec un verre de lait caillé. Et plus on s’éloigne de ce haut-lieu à basse teneur gastronomique et plus c’est cher. Et pourtant, le marché de la bouffe explose. Tout au long de la rue des Fusillés, du côté des abattoirs — voilà un mot qui a fait couler beaucoup d’encre et de salive ces derniers jours à Blida – les vendeurs de brochettes se sont multipliés à l’envi. Il y a un peu plus d’une décennie, il n’était que deux ou trois à être fréquentés par des noceurs qui venaient s’offrir un repas avant d’aller se défoncer à la bière au bar du coin. Le bar a, paraît-il, fermé depuis sous la menace des « envoyés d’Allah », il s’est transformé en boulangerie, puis en « librairie théologique ». La clientèle n’est plus le fait exclusif des amateurs de canettes de bière, elle a changé en diable en gagnant en « respectabilité ». On s’y rend en voiture, en famille, en couple, en s’offrant des brochettes qui ont la réputation — La proximité des abattoirs aidant — d’être les plus belles et les plus généreuses. Mais, la rue des Fusillés, reste un lieu de passage peu marqué sociologiquement. La rue Didouche (ex-Michelet) non plus, ou le brassage social demeure la règle, pourvu qu’on ait du fric. C’est sur les hauteurs, à Hydra, que la vague kitch et tchitche est plus visible. Les filles et les garçons se donnent rendez-vous au Priol que les habitués, généralement munis de « mobile » ont définitivement consacré sous le nom de « RDV des émancipés ». Pas loin de là, d’autres endroits ont investi en plus le créneau juteux en assurant la restauration des ambassades. Un peu partout à travers la capitale, des restos chinois sont en train de pousser comme des champignons. La vague a suivi l’érection du Sheraton et il semblerait que des bâtisseurs se soient transformés en cuistos. Pour des raisons budgétaires, la bouffe des grands hôtels et des grands restaurants n’a pas été testée. Au grand dam des journalistes qui étaient sûrs de faire des rencontres intéressantes avec les nouveaux riches de la décennie sanglante. Si nos reporters ont pour mission de décerner des étoiles, la meilleure reviendra incontestablement à nos « chouayine » de la rue des Fusillés. C’est propre, sympa, et on y mange très bien à des prix raisonnables.

S. K. S.