L’habillage officiel qui se déroulera aujourd’hui au palais Zighout-Youcef et l’adoubement au perchoir d’un président issu de l’Alliance présidentielle après de factices tractations relevant du secret d’alcôve consacreront indubitablement l’homologation d’une dérive du processus démocratique pour lequel des générations d’Algériens se sont sacrifiés.
Si les pouvoirs publics et les cercles de décision, avec des vérités aussi aveuglantes que celles qui sont charriées par le scrutin législatif du 17 mai, sont tentés de donner un autre contenu à l’abstention de tout un peuple, c’est que les espoirs de changement relèveraient de la pure chimère. Devrait-on avancer l’hypothèse saugrenue que tout le monde s’attendait à un tel taux d’abstention sauf le pouvoir politique ? A ce moment-là, la leçon vaut alors son pesant de solennel avertissement. En tout cas, la débâcle historique de l’acte électoral dans notre pays illustrée, en grandeur nature, par le scrutin du 17 mai, ne cessera pas avant longtemps d’alimenter commentaires et gloses, les uns plus argumentés ou plus sophistiqués que les autres. Sur les deux points particuliers et fondamentaux de l’opération électorale que sont le très faible taux de participation et la représentation insignifiante des démocrates, l’on ne devra sans doute considérer comme normal que le relatif retrait de l’ingérence de l’administration assurant ainsi un ‘’taux » de fraude probablement tolérable. Là encore, la polémique suscitée par la vraie-fausse repentance de Saïd Bouchaïr, président de la Commission de surveillance des élections, dans l’affaire de la lettre qu’il a adressée au président de la République, n’a pas manqué d’installer doute et suspicion quant à d’éventuelles pressions qui tenteraient de ramener M. Bouchaïr à de ‘’meilleurs sentiments » au sujet de déclarations qu’on s’est précipité de déclarer ‘’précipitées ». La position de l’administration a permis, par un bourrage des urnes moins flagrant que d’habitude, de prendre la vraie température de la disponibilité citoyenne à accomplir son devoir électoral. Cette température se trouve être moite, à la limite de la froideur. Quant au message que véhiculeraient les bulletins nuls, il ne faudrait pas se nourrir d’illusion d’optique ou verser dans une mystique de mauvais aloi. Le message- et il est un, solennel et grave- est porté par la gifle que les citoyens ont asséné à la classe politique entière, y compris les candidats élus, et au système politique entier de notre pays. Le refus de se rendre aux urnes, malgré le tapage médiatique, le folklore bruyant et les promesses à tout-va, participe d’une attitude d’apathie inoculée depuis longtemps dans le corps social par l’ancien parti unique suite à sa gestion autoritaire et clientéliste de la société. Que peut représenter le troisième personnage de l’État qui présidera à partir d’aujourd’hui la nouvelle Assemblée populaire nationale ? Disposera-il de l’envergure, du panache et de la hauteur de vue nécessaires pour travailler sereinement en tant que premier législateur du pays ? Saura-t-il faire adhérer ses pairs de l’Assemblée à la défense de l’intérêt de la collectivité en dehors de l’esprit de chauvinisme partisan ou de secte ? En tout cas, il portera une lourde responsabilité quant à la manière dont les voix du dehors, celles qui n’ont pas jugé utile de se rendre aux urnes, seront intégrées dans le travail et la vision de l’appareil législatif. Les voix des déçus du système, des aigris, des harragas attendant sur le rivage une quelconque barque de salut ; les voix de femmes et des hommes écrasés par le cours et le rythme de la vie et pour qui le vote est assimilable à une continuité dans le changement ou inversement ; enfin, aura-t-on l’intelligence politique et la perspicacité morale de faire le pas de géant en faisant d’une assemblée ‘’minorisée » par les électeurs une instance acceptable au service de toutes les voix, celles des 34 millions d’Algériens ? L’histoire seule en sera juge.
Amar Naït Messaoud
