« Point de développement sans ruptures et point de ruptures sans créations qui remettent en cause… »

L. D. K. : Pour commencer, pourquoi l’historiquement construit au niveau local ?

M. Z. : La question est pertinente à plus d’un titre. D’abord parce que cela me permet de répondre à ceux qui critiquent le titre sans avoir supporté le vertige et le dépit que leur donnerait la lecture du contenu du livre, en leur rappelant que le titre d’un ouvrage n’est pas choisi mais est donné par la dernière synthèse que l’on puisse faire du travail concerné. Ensuite, parce que le titre est la dernière synthèse, il doit impérativement renseigner sur le contenu et illustrer l’utilité de la problématique traitée. A ce sujet, je voudrai, pour dissiper toute confusion pouvant générer de mauvaises interprétations (malintentionnées ou non intentionnelles), dire que loin d’être fait pour nourrir les passions purement subjectives pour ou contre le localisme. L’objectif s’inscrit dans le difficile mais indispensable travail de récupération de notre fond propre socioculturel et économique jusqu’ici refoulé par haine de soi ou mal utilisé par surestime de soi, en vue de donner de meilleures objectivations aux subjectivités des acteurs en action et interaction, en vue aussi de ne pas se contenter de donner aux partenaires de la mondialisation juste des bouches insatiables mais aussi de proposer en échange de leurs produits des valeurs créées à partir de la valorisation d’un soi qui se récrée par la valorisation des potentialités internes combinées à l’assimilation sélective d’apports externes ; nous n’allons, tout de même pas nous résigner à la fatalité de la logique de l’éternel retour des choses en l’état comme l’a repris pour nous le recommander ce « ténébreux vieux sage »? Moi, je crois que chaque petit territoire algérien est capable de se valoriser, pourvu que les hommes d’action et de réflexion apprennent à procéder autrement que par mimétisme. Je crois aussi que l’innovateur de la machine à tisser (par amélioration du métier à tisser hérité de la grand-mère) imaginé par Djaout dans Les Vigiles peut exister par milliers en Algérie, pourvu qu’il y ait insertion harmonieuse de l’acteur dans le local, du local dans le national et du national dans le mondial.

Pourquoi dites-vous que la Kabylie se distingue par une homogénéité socioculturelle ?

En science, savoir poser une bonne problématique est déjà un grand travail réalisé, c’est en ce sens que je voudrais rendre un hommage particulier à M. Benhassine qui, au début des années 80 déjà, avait exposé la nécessité de forger un type de théorie capitaliste propre à chaque pays sous-développé. L’objectif implicite est d’éviter de tomber dans l’utilisation inféconde voire même déstructurante de théories et de projets conçus originellement pour l’ailleurs. Il n’a pas été suivi, c’est un fait ; l’échec cuisant de l’alternative choisie est un autre fait incontestable. Mon travail a consisté en la réalisation de fondations pour la construction d’outils institutionnels, organisationnel, etc., devant permettre la création de valeurs valorisantes dans l’économie mondialisée et ce, à partir de savoir-être et savoir-faire construits d’une façon dynamique au niveau local.

Or, dans le cadre de la nouvelle logique de développement par l’économie solidaire, dernière maturation théorique du concept de développement local, l’homogénéité socioculturelle est fondamentale pour toute étude constructive de projets de développement au niveau d’un territoire donné. En France, par exemple, les décentralisations en faveur du local amorcées à l’entame de la décennie 80, ont vite montré leur limite pratique, du fait que les découpages administratifs hérités de la période des centralisations ne pouvaient pas contenir des projets cohérents et harmonieux de développement par le bas. C’est pourquoi on est passé à partir du début des années 90 à la constitution de nouveaux découpages qui ont abouti, essentiellement, à l’institution du petit pays, cet espace qui se caractérise par une homogénéité socioculturelle consacrée par l’histoire de mobilité de complémentarité et de proximité plurielle des hommes qui s’y sont succédé, comme territoire pertinent pour la construction de projets de développement par et pour les acteurs qui s’y trouvent.

Vous semblez accorder beaucoup d’importance historique…

Il faut savoir que dans la nouvelle science économique, on ne parle plus de l’économie pure, car on a compris qu’on ne peut pas dissocier l’économie du socioculturel. L’erreur fondamentale toujours recommencée dans notre pays est qu’on croit possible de réaliser ou, ce qui est pire, d’imposer des changements sans tenir compte des pratique des acteurs. Or, les acteurs sociaux n’acceptent pas les ruptures intégrales et brutales, ils n’adoptent que les ruptures qui se font en marge en tenant compte des mobiles d’action des acteurs concernés. Le développement en Occident s’est réalisé sous forme de transformations progressives d’un invariant socio-économique dynamique. Pour le cas des structures sociales de la Kabylie ancienne, que nous avons ressorties et décries d’une façon objective, nous ne pouvons pas aujourd’hui les négliger encore moins les rejeter totalement, puisqu’elles font actuellement la grande partie de l’invariant socio-économique de notre société : je peux vous dire que la quasi-totalité des unités commerciales et de services de la région de Kabylie fonctionnent grâce à des réseaux d’affinités d’Axam, d’Adroum, de Tajmaât, etc. Si on faisait une étude approfondie dans ce sens, on comprendrait que les anciennes structures sociales continuent encore à déterminer d’une façon positive l’économique au niveau local. A partir de là, il est du devoir de l’universitaire que la société et la République ont formé d’affiner ces pratiques sociales au lieu d’opter pour le copiage facile de théories élaborées ailleurs et pour d’autres.

Comment les croyances religieuses entretenues par des mythes jouent-elles, comme vous le dites, un rôle déterminant en matière de régulation sociale et d’incitation au respect des normes sociales et des engagements pris ?

Depuis le fétichisme jusqu’au monothéisme, la religion a toujours été une donnée dynamique qui se crée et se transforme en vue d’instituer ou de soutenir un certain ordre social. Durant sa période précoloniale, la structure sociale de la Kabylie avait des croyances religieuses à dominance fétichiste qui n’étaient pas sans rapport avec l’ordre socio-économique. Au contraire, un des éléments de notre conclusion est qu’il y avait une certaine harmonie des choses, une certaine rationalité contextuelle et une certaine complémentarité réfléchie entre le normatif et le spirituel. En effet, les conditions géopolitiques particulières de cette époque exigeaient l’exploitation parcimonieuse des biens et des ressources, la gestion optimale du temps pour le travail productif et le consacrement de l’individu à l’intérêt de sa structure familiale. Ceci a déterminé le choix des plus âgés, donc des plus expérimentés (capitalisation de l’expérience et valorisation de l’apprentissage) et des plus disposés à toujours avoir une vision futuriste et réfléchie (priorité à la pérennité de la structure socio-économique et de ses moyens d’existence et de développement) comme responsables des principales fonctions, tels que la gestion des stocks, l’approvisionnement, la définition des objectifs, etc. Bien sûr, tout cela relève de l’ordre du nomatif, de l’objectif, or les acteurs, notamment les jeunes, sont naturellement enclins à être subjectifs dans leurs choix actionnels, c’est-à-dire à contourner les normes objectives et c’est pour cela que l’on a institué un certain nombre de principes religieux soutenus par des contes et légendes, dont la finalité est l’encadrement moral des normes et lois sociales, comme la croyance religieuse colportant le fait que le chef de famille et l’aïeule de la maison apportent, selon leur désir la bénédiction ou la malédiction aux membres de la famille et à leur progéniture. Tout cela, bien entendu, est valable aussi au niveau des structures de régulation.

Pourtant, plusieurs grands économistes, je cite entre autres K. Marx, se sont prononcés d’une façon catégorique sur la nature archaïque, non favorable au développement de la culture de la société kabyle ?

La connaissance scientifique progresse par des remises en cause. Autrement dit, un savoir scientifique doit être compris, mais ne doit jamais être pris pour un dogme. J. Jenet a dit « qu’en tant que scientifique, on n’est bon que dans la mesure où on est objectivement dépassant ». C’est en ce sens d’ailleurs que le doute scientifique ne doit jamais être définitivement levé sur un concept, une doctrine ou une théorie. Si, par exemple, en économie on s’est limité aux élaborations théoriques de Marx et Smith, on ne serait pas là où on est aujourd’hui en matière scientifique et sur le plan vie pratique, puisque les deux choses sont en inter influence dynamique. Un des esprits les plus avertis par rapport à cela, en l’occurrence G. Bachelard, nous parle justement de « … ces pensées qui rectifient des pensées et… expériences qui rectifient des observations ».

Pour revenir à l’exemple cité, vous n’êtes pas sans savoir que le vénérable auteur, bien qu’étant un défenseur du matérialisme, a réalisé sa théorie à laquelle il a donné une validité universelle sans tenir compte du contexte de Kabylie, il l’a construite à partir de la réalité occidentale. En arrivant en Kabylie et après avoir constaté à ce niveau territorial, la non-réunion de la condition de base pour la réalisation de son modèle, à savoir la lutte de classe au niveau des fabriques entre les propriétaires et la classe ouvrière sur la question de répartition de la plus value, il a prononcé son verdict qualifiant la société kabyle d’archaïque et sa recommandation de coloniser celle-ci au plus vite. C’est un phénomène très courant en sciences, lorsqu’on (les partisans du tout nationalisme) constate que notre modèle n’a pas les résultats prévus au niveau d’un territoire d’expérimentation, on se tourne par dépit contre celui-ci pour le qualifier d’archaïque. L’autre extrême, c’est-à-dire le courant néo-classique ne fait pas mieux : à chaque fois que leur modèle anhistorique reçoit un démenti de la part de notre contexte, ils nous sortent un blâme pour mauvaise gouvernance, pour institutions inadaptées, pour manque de productivité, etc. Pour conclure par rapport à cela, je voudrais rappeler l’urgence pour nous, intellectuels de ce pays, de passer de la logique de conviction a priori de la supériorité incontestables des idées des Occidentaux à la logique de construction à partir de nos contextes d’un paradigme scientifique devant permettre des arbitrages, des « normations » et des dotations en savoir-faire socialement et économiquement efficaces.

En quoi la colonisation a-t-elle empêchée la dynamique de transformation socio-économique de la Kabylie ?

D’abord, le colonialisme français, comme continuation des stratégies de contrôle de la communauté locale appliquée par tous les occupants de l’Afrique du Nord, nous a étudiés pour dégager les petits défauts qu’il a essayé d’exciter, de nourrir et d’agrandir pour en faire des éléments structurels fondamentaux de notre société (je cite, entre autres, les travaux de Tocqueville). Il s’est agit des mobiles de conflits entre tribus, villages, fédérations, etc. Il s’est agit aussi de la manipulation d’éléments sociaux qui étaient plus disposés à faire des compromissions.

Ensuite, le colonialisme français pour réussir sa politique de peuplement, a procédé d’une façon brutale à des expropriations, des déracinements, des destructions d’espace de vie, etc. Enfin, la politique de francisation de l’Algérie a dicté l’implantation d’un système coopératif purement français, la substitution de lois et de formes d’organisation françaises aux lois et impositions exorbitantes en vue de produire une main-d’œuvre servile pour les colons-propriétaires. Ceci dit, le colonialisme nous a aussi légué un patrimoine urbanistique et architectural que nous n’avons pas su préserver.

Ne trouvez-vous pas que la mondialisation homogénéise tout ?

Loin de freiner l’intégration efficace par des territoires de l’économie mondialisée, l’historiquement construit au niveau local la stimule. Nous pouvons même dire qu’il constitue un préalable tant avec la mondialisation. On est passé de la demande de consommation de biens standardisés à la demande de satisfaire le besoin de consommer la différence, c’est-à-dire que chaque région d’un pays donné, exprime la demande à une autre région d’un autre pays de lui offrir ce qui est différent de ce qu’elle a et de ce qu’elle sait faire.

C’est à cause de cette mutation d’ailleurs que, par exemple, la France et l’Espagne, deux grands pays touristiques, ont commencé à partir des années 90, à restructurer leur offre touristique en privilégiant le développement et la valorisation des patrimoines, savoir-faire et savoir-être locaux. En restant dans cet ordre d’idées, il est utile de rappeler que l’essentiel du patrimoine artisanal de la région de Kabylie est en Tunisie, au Maroc et en Occident. Ceux qui l’ont pris connaissent bien ses valeurs touristique, économique et historique. Bien sûr, il sera difficile pour nous de le récupérer mais nous devons au moins essayer de le reproduire à partir des savoir-faires qui, déjà, commencent à se perdre.

Pour le cas des produits technologiques, le Japon et les pays du Sud-Est ont pu gagner des parts de marché dans le monde à partir d’un soi bien valorisé et très assimilateur d’apports positifs venant de l’extérieur. Je ne perds pas de vue le fait qu’à ce niveau d’activité productive, il ne peut y avoir de développement porteur d’avenir sans des innovations permanentes, mais il est important aussi de dépasser le superficiel, d’aller au fond des choses pour comprendre aussi qu’il ne peut y avoir des territoires innovateurs, de régions apprenantes. Sans des projets harmonieux et harmonisés inscrits dans des espaces de vie et d’action où se combinent d’une façon intelligente les continuités et les ruptures de type culturel, économique et social. A ce propos, Sierra (1997) nous recommande de ne plus « … traiter le territoire comme un espace neutre, un réceptacle de technologies définies d’une façon exogène, mais comme un vecteur indissociable de leur émergence et de leur développement ».

Peut-on soutenir l’idée que l’universitaire algérien est capable de produire des travaux qui, en matière de scientificité n’auront rien à envier à ce qui se fait en Occident ?

On est partout des êtres humains et la qualité de ce qu’on fait est déterminé par le vouloir personnel et la nature des structures où on est inséré. H. de Balzac disait à ce propos que « l’être humain peut s’élever jusqu’à se rapprocher du divin comme il peut se rabaisser jusqu’à passer au-dessous de l’animalité ».

Le problème de la recherche en Algérie est lié à la rigidité des structures de recherche : on n’arrive pas à comprendre qu’il ne peut y avoir un processus positif de déstructuration, restructuration sociale sans une dynamique de création objective en matière d’idée. Et par rapport à ça, je voudrais reprendre à bon escient l’idée de Bachellard qui dit qu’à la base de la création de nouvelles idées, il y a ce qu’il a appelé la jeune méthode, la méthode des jeunes. Il ne dit pas ça méchamment, ce bon logicien, il le dit en sachant que la structure mentale d’un jeune chercheur est ouverte, idéaliste et créatrice. En somme, point de développement sans ruptures et point de ruptures sans créations qui remettent en cause…

Revenant au séminaire sur la problématique du développement local que vous initiez au niveau de la daïra de Tizi Ghennif, qu’elle est la différence avec ce qui se fait en la matière à l’université ?

D’abord à l’université, on réduit ce genre de manifestations à un phénomène de reproduction d’un cadre légal où le même groupe de personnes statutairement dotées d’un pouvoir se retrouve tacitement pour, fondamentalement, réaliser la « destruction » collective du budget de l’Etat, affecté à la recherche scientifique, c’est ici l’envers du principe schumpetérien, c’est-à-dire « la destruction anéantissante », qui se réalise par ceux qui se posent comme repères à l’université. En récompense, ils attendent une promotion statutaire, dans ce cas et en matière de conséquences, c’est pire que ce qu’a énoncé Soljenitsyne : « On recevait un supplément de salaire pour les heures supplémentaires qu’on passaient à ne pas travailler ». Le fait qu’on programme des colloques sur le même thème avec comme membre du comité scientifique des personnes qui sont loin de la spécialité et qui n’ont jamais pensé ni encore moins écrit sur la question prouve mes dires. Pour nous, initiateurs de ce projet, le développement local est une construction par un soi en tant qu’ensemble d’acteurs multi-casquettes, appartenant à une même communauté cimentéee par un vouloir- vivre ensemble partagé, pour soi et à partir d’un soi en tant que territoire en relation de complémentarité avec d’autres territoires similaires ou contenants. Voilà la première différence, la deuxième en est que, au niveau de l’université, on rejette, on marginalise nos territoires, on se détourne d’eux (en tant qu’ensemble d’acteurs et cadres de vie), les accusant de ne pas être à l’image de territoires occidentaux, et implicitement de n’être pas dignes de leurs regards et de leurs yeux (de Tartuffes dans le champ scientifique). Nous, nous disons que c’est parce que « cela ne va pas » au niveau de nos territoires, cela mérite au moins de susciter notre intérêt.

Entretien réalisé par A. Z.