Plaidoyer pour une planète sans visa

Il ne doit pas y avoir beaucoup de romanciers français qui peuvent se flatter d’avoir reçu les éloges de Norman Mailer aussi bien que de Léon Trotski. Jean Malaquais, mort en décembre 1998 à l’âge de 90 ans, est cet oiseau rare. Trotski n’allait pas manquer de saluer (« Un nouveau grand écrivain : Jean Malaquais », repris dans Littérature et révolution, 10/18) la « dimension sociale » de celui qui se présentait comme un compagnon de route, et une voix radicalement antistaliniènne.

Avec Mailer, les choses furent plus personnelles. Pour la plupart des lecteurs français, et avant que Phebus n’entreprenne, depuis 1995, de rééditer ses livres, le nom de Malaquais n’évoquait guère que le traducteur des « Nus et les morts ». Un travail entrepris en 1946 par Malaquais, exilé à New York et fauché, vivotant des cours du soir. Malaquais rencontra Mailer et lui dit d’emblée qu’il n’aimait pas son livre, ce que Mailer rapporte dûment dans la préface de « Planète sans visa » : « C’était un perfectionniste, il exécrait la prose de mon livre et ne me faisait grâce de rien : il barrait de flèches pour souligner la négligence avec laquelle je répétais des mots, ou pis encore, des idées. « 

Apparemment, c’est ainsi que se forgent les grandes amitiés : les deux hommes ne cessèrent de se fréquenter, entretenant au fil des décennies un débat intellectuel fougueux. Venu spécialement à Paris pour rendre hommage à son ami, Norman Mailer le confirmait récemment. Malaquais, qu’il surnommait son mentor, avait réussi à le « retourner », transformant un progressiste américain bon teint en « splinter marxiste », quelque chose comme un dissident. Un texte de Mailer dans « Morceaux de bravoure » (édition Laffont) témoignait déjà de leur amitié. Qui était donc ce personnage hors normes ? Un émigré Juif polonais, né Wladimir Malacki en 1908, venu en France pour s’y retrouver aussi bien mineur en Provence que débardeur aux Halles, lecteur avide passant ses soirées, à la bibliothèque Sainte-Genièvre, assistant occasionnel d’André Gide, avant de faire une entrée fracassante en littérature avec « Les Javanais », prix Renaudot 1939. Succès qui ne dura gère. Enrôlé pendant la guerre, fait prisonnier, évadé, réfugié au Méxique puis aux Etats-Unis, Malaquais revint en littérature avec ce « Planète sans visa » qui dérangeait sans doute trop de monde et fut ignoré pour des raisons qui avaient peu à voir avec la littérature. Après une dernière tentative romanesque en 1953 (Le gaffeur), Malaquais consacra de longues années à une étude sur Kierkegaard, finalement publié en 1971 sous le titre « Kierkegaard, foi et paradoxe », (10/18), pour laquelle, typiquement, il apprit le danois. Les deux dernières années de sa vie furent consacrées à la révision de « Planète sans visa » – C’est en un sens le premier roman des sans papiers – pour la présente édition, rare exemple d’une œuvre reprise à un demi-siècle de distance.

N. M.