Hydrocarbures, rente et investissements

En effet, le retrait relatif du niveau des stocks américains en pétrole et une menace d’une tempête tropicale sur les installations pétrolières mexicaines ont propulsé, le vendredi 14 septembre, le prix du baril de l’or noir sur le marché de New York à 80,36 dollars. On est très loin de l’ancienne fourchette fixée par les pays de l’OPEP au début des années 2000, à savoir un prix de référence allant de 25 à 28 dollars. Au-delà ou au-deçà de ces chiffres, les pays exportateurs sont censés intervenir sur le niveau des exportations (par la diminution ou l’augmentation) pour maintenir un équilibre consensuel. Déjà, bien avant la présente envolée, les décisions et la stratégie de l’OPEP commençaient à perdre de leur poids face à un marché caractérisé par une multitude d’intervenants, perturbé par des considérations politiques (une grande partie des sites producteurs de pétrole sont situés dans des zones de conflits) et brouillé par les producteurs non-OPEP qui ne se sentent liés par aucune clause éthique ou commerciale avec les producteurs OPEP.

D’après les observateurs de la scène énergétique mondiale, dont l’expert Nicolas Sarkis, la récente augmentation du volume des exportations des pays de l’OPEP, soit 500 000 barils/jour applicable à partir du 1er novembre prochain, n’influera pas d’une façon conséquente sur les cours mondiaux, vu que le problème ne résiderait pas dans les quantités produites, mais il serait essentiellement dû aux spéculations des courtiers. D’autres experts n’excluent pas le rôle de l’économie chinoise (croissance annuelle entre 7 et 8 %) dans la montée en flèche de la demande en énergie fossile.

Mono-exportation

Comme certains autres pays vivant presque exclusivement des exportations énergétiques, l’Algérie suit avec intérêt l’évolution du marché mondial du pétrole et du gaz. Bien que le processus de transaction entre Sonatrach et deux entreprises de gaz espagnoles portant sur les champs gaziers de Gassi Touil ait échoué-les raisons seraient commerciales mais teintées d’un petit ‘’mystère » politique-, les ambitions de notre pays dans ce domaine précis ne peuvent être démenties. Mieux, notre historique entreprise nationale des hydrocarbures ambitionne de distribuer elle-même du gaz dans certains foyers européens à des échéances très rapprochées.

En tout cas, la relation ombilicale entre l’économie algérienne et la ressource pétrolière ne cesse de s’affirmer un peu plus chaque jour malgré la volonté affichée par les autorités politiques de s’affranchir progressivement de la rente pétrolière au profit d’une diversification des exportations, seule à même de garantir un minimum de stabilité et d’équilibre dans un contexte économique mondial de plus en plus aléatoire.

Pour les pays producteurs de pétrole, la dépendance est établie particulièrement après les années 70. Il est maintenant reconnu que la mono-exportation a joué de mauvais tours pour les nations qui ont géré leur ressource comme une rente éternelle. L’exemple de l’Algérie est peut-être le mieux indiqué pour illustrer cette situation. Ayant abandonné sa première vocation qui était l’agriculture, notre pays est vite tombé dans la facilité de l’importation des produits alimentaires et des biens d’équipement. Pis, nos gouvernants ont soutenu les prix des produits importés jusqu’à vendre à perte. Cette politique démagogique a coûté cher au pays et a compromis ces chances de relancer les autres secteurs de l’économie. Dans ce sens, la dépendance vis-à-vis des hydrocarbures est presque totale. Il s’en est suivi une fragilisation générale de l’économie dont le cœur bat au rythme du prix du pétrole sur les places mondiales.

Le gouvernement algérien a montré une constance remarquable au cours de ces dernières années quant au calcul des recettes budgétaires censées couvrir les dépenses de l’État. Au cours de son examen la semaine dernière, l’avant-projet de la nouvelle loi de finances pour l’année 2008 prévoit, dans son chapitre ‘’recettes », un prix de référence du baril de pétrole à 19 dollars. Si, pour certains détracteurs de l’action gouvernementale, ce prix relève de l’ ‘’archaïsme » ou du surréel par rapport à la réalité du marché pétrolier telle qu’elle est établie depuis presque trois ans, il en est tout autrement pour les décideurs du pays qui gardent en mémoire l’historique dépression du prix du baril (entre 9 et 10 dollars) au milieu des années 90 lorsque le pays était sous la double pression terroriste et ‘’FMI-iste ». Chat échaudé craint l’eau froide. Depuis que le prix de référence de 19 dollars est devenu un simple souvenir, le différentiel a permis à l’Algérie de renflouer ses réserves de change qui, à l’heure actuelle, se montent à quelque 100 milliards de dollars.

L’ancien ministre des Finances, Mourad Medelci, projette que cela va durer au moins jusqu’à 2009, c’est-à-dire à l’échéance du bouclage du Plan de soutien à la croissance économique lancé par le Président Bouteflika. « Aucune somme ne sera soustraite au contrôle, parce que la différence entre les 19 dollars de base et les ressources financières enregistrées est versée au Fonds de régulation des recettes et est soumise à une loi qui en fixe l’usage ». Dans la foulée de ses explications, M. Medelci révèlera que le montant consacré aux projets de développement programmés entre 2005 et 2010 est de 150 milliards de dollars. Ce montant est, d’après le ministre, susceptible d’induire une relative inflation. « Nous voulons maîtriser l’offre et le Fonds de régulation des recettes, et garder une partie des liquidités de ce Fonds. Les réserves y demeureront toujours sans qu’il y ait un quelconque gel. Il est prévu d’autres projets à financer ».

Les procédures des paiements anticipés de la dette extérieure publique enclenchées depuis 2003, ont abouti à l’effacement presque total de celle-ci. « Les disponibilités en argent liquide et les rentrées financières en devises ont avantageusement contribué à prendre une telle décision. La dette restante, à savoir 4 milliards de dollars, représente à peine 4% du PIB et elle est due aux financement de projets pilotés par des entreprises publiques ou privées. D’autres dispositions seront prises prochainement pour l’allégement de la dette publique interne et pour l’assainissement des entreprises publiques par le dispositif bancaire. Le Fonds de régulation des recettes, doté de plus de 3 000 milliards de dinars permet de faire face à la dette publique interne ». Quant à la gestion des réserves de change,

évaluées, en janvier 2007, à 80 milliards de dollars, l’ancien ministre des Finances affirmait qu’elle relève de la Banque d’Algérie et que l’utilisation de cet argent se fonde sur l’assurance de garanties et de rentabilité. Il ajoute aussi que les accords sur la reconversion d’une partie de la dette contractée avec l’Espagne, l’Italie et la France sont devenus caducs du fait du payement anticipé des montants de cette dette.

Déséquilibres

Avec la poursuite de telles montées en flèche des prix du baril, l’Algérie escompterait des recettes qui avoisinent les 50 milliards de dollars/an. Une petite ombre au tableau cependant : la majorité des recettes du pays sont libellées en monnaie américaine alors que cette dernière est en net recul par rapport à l’euro, monnaie principale par laquelle sont réglés les achats (importations) de l’Algérie. La semaine passée, le rapport entre les deux monnaies était de 1,3879 dollar pour 1 euro. Le moins que l’on puisse dire à cet effet, est que l’Algérie se trouve fortement pénalisée par cette situation, laquelle si elle est appelée à perdurer risquerait de remettre en cause une partie des avantages issus des recettes des hydrocarbures.

En faisant jonction avec le renchérissement vertigineux de la monnaie européenne par rapport au dollar, l’envolée des prix du pétrole voit ses effets sur les économies des pays pétroliers, comme l’Algérie, doublement relativisés : d’abord par un déséquilibre de la balance des payements vu que la majorité de nos importations sont libellées en euros et que la plus grande partie de nos exportations le sont en dollars ; ensuite, par un effet complexe de l’interdépendance des économies ; un ralentissement de la croissance en Amérique, en Europe ou en Extrême-Orient induira inéluctablement une baisse de la croissance mondiale qui affectera, de facto, même les pays exportateurs de pétrole, lesquelles importent la presque totalité de leurs produits alimentaires, médicaments, équipements, etc.

Au début de l’année 2007, les baisses enregistrées sur le marché de l’énergie fossile ont fait craindre aux autorités algériennes une chute libre qui remettrait en cause même le très raisonnable calcul de la loi de finances sur la base de 19 dollars le baril. A chaque secousse importante sur le marché des hydrocarbures, l’Algérie ‘’touche du bois » et se souvient, comme d’un cauchemar, de la fragilité de son économie dépendant presque exclusivement du pétrole.

Pour contrebalancer un tant soit peu cet état de fait, les autorités du pays misent sur les investissements hors hydrocarbures. Or, aucune stratégie n’avait préparé le terrain à des investissements massifs qui viendraient des nationaux ou des étrangers : la bureaucratie administrative, la rigidité des banques publiques, les écueils du foncier industriel et d’autres obstacles hérités de la mentalité rentière ont fortement tempéré les ardeurs de ceux qui tenté de défricher le terrain de l’investissement en Algérie.

Seuls les infrastructures et équipements publics (routes, eau, électricité)-faisant partie des projets structurants-constituent pour le moment des éléments tangibles à même d’aider à asseoir une politique d’investissement hors du secteur des hydrocarbures. Sachant que le financement de tels ouvrages provient exclusivement du pétrole, le cercle vicieux risque de se fermer si, par malheur, la conjoncture des marchés mondiaux se détériorait fortement.

Amar Naït Messaoud