Un homme de culture entre l’exercice et la passion

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DDK : Votre dernier roman Festin de mensonges, qui est une histoire romanesque mais qui traduit la réalité de l’Algérie depuis l’Indépendance, jusqu’à la décennie noire…comment le qualifierait-on, un roman politique ou une histoire œdipienne divulguant les marasmes de la sexualité dans notre société ?

Amine Zaoui : Festin de mensonges est un roman politique qui a pour trame la profonde histoire de l’Algérie à travers le coup d’Etat du 19 juin 1965. Ce livre se penche aussi sur l’histoire arabe, quand je fais intervenir la défaite des Arabes face à Israel en juin 1967. C’est entre ces deux juin que j’ai voulu établir cette fresque sur la sexualité, l’adolescence, la lecture des livres, l’amour, l’inceste…

Étant donné que vous êtes auteur et que l’auteur a besoin d’espace et de temps pour s’inspirer et pour rédiger ses écrit, est-ce que les activités de l’année 2007 considérée comme année colossale par ses manifestations ne vous ont pas empêché de créer et d’écrire ?

C’est sûr, comme d’ailleurs avec les charges de l’organisation de toutes les manifestations à caractère national et international, et puis aussi de chapeauter l’opération du livre et la gestion de la Bibliothèque national est une lourde tâche. J’en suis conscient, mais reste que pour moi l’écriture est un moment privé, un moment qui m’appartient. L’écriture pour moi est une question de plaisir. J’écris pour mon propre plaisir, notamment pour le plaisir du lecteur. je vole les moments pour l’écriture. J’écrie le matin, le soir, entre deux rendez-vous, en prenant un café…

C’est-à-dire

Je veux dire que j’écris des choses qui me marquent qui me hantent, je les notent dans des petites phrases puis je les développe par la suite, je les met de côté puis je continue à les développer dans d’autre occasion.

L’année (2007) par exemple, j’ai préparé un roman que je viens tout juste de boucler et qui sort chez les éditions Fayard en septembre 2008, il a pour titre les Gardiens du lit. Ce livre, je l’ai écrit et travaillé durant l’année, parallèlement au déroulement des activités de la manifestation d’Alger capitale de la culture arabe.

Pouvez-vous nous donner plus d’éclaircissements sur cet ouvrage ?

C’est un roman qui traite de tout ce qui s’est passé en Algérie depuis les années du socialisme jusqu’à aujourd’hui. C’est l’histoire d’un jeune âgé de seize ans qui sort sur la place publique, il rencontre des gens en train d’animer un meeting, il se trouve ensuite embarqué dans un camion et il arrive dans une forêt où il se trouve face à des révolutionnaires marxistes. Le campement devient avec les changement dans le monde, des intégristes…un campement pour ces intégristes, des islamistes. Entre-temps, c’est un peu l’historique de tout ce qui s’est passé en Algérie en particulier et dans le monde arabe de manière générale.

Est-ce qu’il s’agit d’un roman politique aussi ?

Non, ce n’est pas un roman politique, plutôt, et comme d’habitude, c’est un roman qui parle de la femme, de l’anatomie, ainsi que sur la magie du récit, car j’aime bien travailler sur la magie du récit avec toute la tradition des Mille et une nuits, entre autres, la tradition de notre culture berbère racontée et contée, la civilisation de l’oreille. Comment on peut écouter ou lire le français dans une musique locale, dans une musicalité linguistique de chez nous  » arabo-berbère « .

On remarque que vous êtes très attentionné dans vos écrits, comme si vous sculptiez les textes de vos ouvrages. que pouvez-vous nous dire sur cela ?

Je pense tout d’abord que l’écriture c’est la phrase, mais aussi c’est la langue. Travailler la langue c’est travailler l’image, moi j’écris par l’image. Je suis un peu dans ce qu’on appelle  » le poétique de la prose, le poétique du roman « . J’aime bien garder ma personnalité dans l’écriture. Je fait très attention à l’écriture et à la phrase. De temps en temps je passe une nuit pour écrire un paragraphe, deux ou trois phrases, de plus il m’arrive de changer complètement un passage à cause d’une expression ou d’un mot. En toute franchise, j’aime bien le poétique qui garde le profond, l’historique, le courage de briser les tabous. Je crois que lorsqu’on a cassé les tabous d’une manière poétique on peut passer le message plus doucement et implicitement sans choquer. J’essaye de dire des choses considérées comme taboues dans le monde arabo-musulman. Mais je dis cela avec une certaine finesse poétique.

Votre dernier roman est-il écrit en langue arabe ou en langue française ?

Il est écrit en langue française.

Le mois d’avril verras la traduction de mon dernier livre Festin de mensonges à Londres, en version anglaise. A cette occasion, je vais le présenter au salon de Londres. Il est entre autres, sorti en italien. Parallèlement à cet ouvrage j’ai fais sortir un autre roman en arabe à Beyrouth qui a pour titre Le Huitième ciel.

On remarque que vous avez une facilité de passer d’une langue à l’autre dans vos écrits, c’est-à-dire de l’arabe au français. Comment expliquez-vous cela ?

(Rires), vraiment il m’est difficile d’expliquer ce passage d’une langue à l’autre.

pour moi je me trouve dans un texte, dans une langue que ce soit l’arabe ou le français, alors je continue, c’est comme jeter quelqu’un dans une piscine, une fois dans l’eau il est soulagé. Il y a une chose dans la magie des langue : quand j’écris en langue française je trouve que c’est une belle langue, en même temps quand je passe à la langue arabe je trouve que c’est aussi une langue merveilleuse. Peut-être que l’intellectuel algérien a de la chance d’avoir ce va-et-vient entre les langues. Mais il n’y a pas beaucoup d’écrivains qui utilisent les deux langues pour la création, pour faire un texte littéraire de fiction, même dans le monde il n’y a pas beaucoup d’écrivains maîtrisant deux langues pour écrire, il y en a quelques-uns bien sûr.

Pouvez-vous nous faire un petit bilan sur les activités marquantes de la Bibliothèque nationale pour l’année (2007) ?

Pour parler de l’expérience vécu par la Bibliothèque nationale l’année précédente, je crois tout d’abord que les manifestation ont été une expérience très particulière, il y a eu plusieurs activités importante : “Les nuits de la poésie des pays arabes” avec la participation de deux générations ( la première et la deuxième génération),dont je crois que c’était une expérience très particulière. Outre, » La rencontre des responsables des bibliothèques arabes, ainsi que la création de la Ligue des bibliothèques arabes ». Pour nous c’est très important cette création de la ligue des bibliothèques à Alger.  » la rencontre des écrivains exilés » où on est arrivé à regrouper trente-cinq pays pour aborder le sujet des écrivains exilés était également une importante expérience sur le plan linguistique : trouver des écrivains arabes qui écrivent en allemand, en espagnol, en français, en anglais…c’était vraiment un colloque avec la langue des oiseaux.

C’est-à-dire

C’est-à-dire, que ce sont des choses magnifiques avec des sensibilités politiques différentes : il y a des écrivains qui ont quitté leurs pays à cause d’une position politique, pour d’autres l’exil était un choix personnel. C’était vraiment une riche et émouvante expérience, parce qu’il n’y avait pas lieu au discours politique, il y avait seulement le discours des écrivains. On n’aurait jamais imaginé que l’Algérie pouvait réunir 35 pays pour parler de divers thèmes lors de ce colloque (politique, culturel, idéologie…) avec une liberté absolues, sans censure, sans rien.

Un autre événement organisé et qui n’était pas moins important que les autres: « L’entrevue des écrivaines arabes « ce qui a bien pu donner le cachet spécial à cette rencontre, c’est que la femme parlait de son autobiographie, comment est-ce que la femme rédige son autobiographie. Je trouve que l’écriture est la liberté et la liberté sans la présence de la femme, de la langue féminine qui est une langue très pointue, c’est une liberté manquée. Entre autres, la culture méditerranéenne était aussi présente dans notre programme lors de l’organisation d’un « Colloque sur la Méditerranée « , où on a pu divulguer le patrimoine culturel commun sur le plan de l’imaginaire, de la réalité véhiculée dans les cultures méditerranéenns et cela bien sûr par la présence des spécialistes du Nord et du Sud. Il y avait aussi,  » Un colloque sur la révolution algérienne « . Sans oublier la tournée de la caravane des bibliobus qui sillonne encore notre pays.

Elle en est où cette caravane des bibliobus ?

Je crois qu’elle est dans le Sud. Elle a touchée jusqu’à maintenant 700 communes. Elle fera le tour des 48 wilayas du pays.

Si on vous demandait de donner votre opinion sur l’ensemble des activités de la manifestation  » Alger capitale de la culture arabe « , quel serait le jugement que vous porteriez la-dessus ?

Tout d’abord je crois que l’Etat a mis beaucoup d’argent pour l’organisation de cette manifestation. Je trouve aussi que cela est important. Je pense aussi qu’il faut sortir la culture de notre pays de ce qu’on appelle la culture de la saison, car la culture c’est une autre chose, c’est la vie quotidienne, c’est aussi une réalité comme la politique, l’économie… elle n’est pas une fête. C’est bien de fêter la culture mais la culture c’est pas une fête, c’est une vie.

je crois que pour perdurer cette activité il faut que l’Etat reste derrière et avec le cadre de la culture et sur les moyens, notamment. il faut noter aussi que la culture n’a pas besoin de moyens seulement, mais aussi d’une philosophie, d’une stratégie. S’il y a de l’argent sans savoir-faire on ne peut rien faire. il faut qu’il y ait le savoir-faire accompagné de l’argent.

Selon vous qu’est-ce qu’il y a lieu de faire pour améliorer cette situation ?

Je pense que ce qui est demandé à la culture, c’est d’abord la réalisation d’institutions et d’infrastructures culturelles. Jusqu’à maintenant on travaille avec les théâtres coloniaux, l’Algérie n’a pas construit un seul théâtre, depuis l’indépendance. On a 7 théâtres tous datant de l’époque coloniale. C’est le cas pour le cinéma, c’est le cas aussi pour les bibliothèques on a seulement construit la Bibliothèque nationale, les galeries d’art aussi.

si on veut garder la culture en vie, il faut tout d’abord construire des institutions et mettre en place des statuts pour régir ces institutions qui sauvegarderont le patrimoine.

Que suggérez-vous pour mettre en place cette amélioration ?

Je pense tout d’abord, qu’il faut faire un bilan sur tout pour pouvoir développer les points positifs avec des choix plus rigoureux pour l’année prochaine et puis établir des projets de construction de bibliothèque dans les communes, car ce projet a été tracé par le ministère de la culture et le ministère de l’Intérieur. Certes, c’est noble, mais il faut aller derrière ce projet.

On a programmé 32 annexes de bibliothèques d’ici 2010. Il faut les mettre en place et avancer au-delà. Je crois que c’est cela qui peut rester pour la culture et c’est ce qui peut être les vigiles de la culture. Ces dernières consistent dans les institutions.

Quant ces institutions sont bien encadrées pour un personnel du milieu artistique (des artistes, des écrivains, des hommes de théâtre, de cinéma…) on pourra

avoir non seulement la bonne gérance mais aussi la création.

Pourquoi insistez-vous sur la création des institutions ?

J’insiste sur les institutions, parce que c’est elles qui peuvent garder le rythme du fonctionnement de la culture.

Cette année (2008), connaitra-t-elle une colossale programmation des activités autant que la précédente ?

En ce qui concerne la Bibliothèque nationale, on avait une bonne programmation des activités culturelles avant le lancement de la manifestation “Alger capitale de la culture arabe”. On n’a pas changé grand-chose durant cette manifestation. A cet effet, nous allons continuer sur le même rythme.

Déjà le programme du mois de janvier est bien tracé.

Comment ?

On a déjà planifié les grands accès pour l’année 2008 par la préparation de plusieurs colloques, tel, le colloque international sur  » El Idjtihad  » qui sera animé par des philosophes, des anthropologues, des hommes de religions…un autre colloque aussi important que le premier dont le thème portera sur la littérature et le cinéma. entre autres, la continuité des bibliobus.

Durant cette année, est-ce qu’il y aura le même volume d’activités que la précédente ?

Dans la quantité non, mais dans la qualité oui.

Expliquez-nous cela ?

Par exemple : au lieu d’organiser cinq colloques, on peut faire deux ou trois, mais avec la qualité scientifique exigée.

Dans vos écrits on remarque une forte présence de la femme. Peut-on dire que vous êtes l’écrivain de la femme ?

Oui, je suis l’écrivain de la femme. je pense que celui qui aime sa femme, sa fille, sa maman, ne peut-être que du camp de la femme. De plus, ce qui ce passe pour la femme dans notre société où la femme se trouve toujours marginalisée, il y a bien sûr des exceptions, des femmes qui sont là, qui sont présentes et qui ont leur mot à dire mais je peut dire que depuis mon premier roman, je traite le problème de la soumission de la femme. Je pense que celui qui défend la liberté, défont aussi la liberté sociale et la liberté de l’écriture, et ne peut être qu’un écrivain pour la femme et avec la femme.

Vous faites partie des personnes qui ont vécu l’expérience de l’exil. parlez-nous un peu de cette expérience ?

J’étais en France pendant trois ans (entre 1996 et 1999). D’abord j’étais invité par le Parlement international des écrivains. J’ai été accueilli en France, bien que j’avais le choix entre l’Allemagne, l’Espagne et la France, alors j’ai choisi la France. Juste une année après mon arrivée j’ai été nommé professeur à l’université de Paris 8 pour deux ans.

Ces trois années étaient beaucoup plus des années pour la lecture. De plus si on veut comprendre ce qui se passe en Algérie, il faut aller ailleurs, pour lire, pour ce documenter, pour voir et pour faire une distance de réflexion et de méditation sur notre pays. Il faut de temps à autres prendre du recul et essayer de méditer ce qui se passe. je crois aussi que ces trois ans étaient pour moi une expérience intellectuelle très forte dans la mesure où j’ai rencontré beaucoup d’écrivains français, méditerranéens, turcs….c’est une période d’échange, d’écoute, de lecture…c’est notamment une occasion de rencontre avec la nouvelle génération à l’université de Paris.

N’avez-vous jamais songé à resté en France et à faire une nouvelle vie ?

Non, pas du tout, je suis arrivé en France en 1999, et un journaliste m’a demandé  » allez-vous vous installer en France « , j’ai répondu : Non. je me sens comme si je me trouvais dans une gare ou un aéroport, j’attend mon train ou mon avion pour renter chez moi. Pour moi dans ma tête je ne suis pas fais pour vive ailleurs, par contre je suis tout simplement fais pour vivre en Algérie.

Pouvez-vous nous parler de vos projets et de ceux de la Bibliothèque nationale ?

Je viens tout juste de mettre le point sur mon dernier livre chez les éditions  » Fayard  » à Paris.

Pour les projets de la bibliothèque nationale, on continuera nos divers programmes à titre d’exemple nous préparons un colloque international sur  » El Ijtihad  » et bien d’autres activités, bien sûr pas avec le même volume que 2007 mais avec une qualité.

Propos recueillis par Kafia Aït Allouache

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