La Dépêche de Kabylie : Pouvez-vous nous dresser un bref diagnostic sociopolitique sur les raisons du sous-investissement dans la wilaya de Tizi-Ouzou ?
Dr Rabah Amirèche : Les raisons sociopolitiques sont assez complexes. D’abord au niveau social, nous constatons l’effritement de sa cohésion, car nous sommes arrivés à vivre dans une société où beaucoup de particularismes sont nés, où l’insécurité individuelle et collective est extrêmement vivace. Ceci n’est pas le résultat du hasard, c’est le résultat des événements historiques ayant marqué le quotidien de la wilaya. Tizi-Ouzou a de tout temps été marquée par des conflits qui tirent leur origine dans le positionnement de cette région vis-à-vis de l’Etat central, donc c’est un positionnement dressé face au pouvoir central qui dure depuis les premières années post-indépendance.
Il ne faut pas perdre de vue également la configuration culturelle de la Kabylie qui a fait que la région s’érige souvent aux antipodes de la culture du pouvoir. C’est ce qui a fait que la société, dans sa totalité, se positionnait régulièrement, que ce soit pour des raisons de probité ou pour des raisons de valorisation sociale, dans le face-à-face avec l’Etat. C’est un peu de cette configuration qui a fait que la société locale, y compris les forces politiques en présence, a presque souvent alimenté cette culture de conflit. Ce qui fait que l’amalgame Etat/pouvoir, qui était aussi un amalgame du pouvoir lui-même, a été intériorisé au niveau social. La société avait du mal, dès lors, à aller au devant de l’Etat en tant qu’entité confondue avec le pouvoir, mais aussi au devant d’une dynamique qui puisse intégrer l’Etat dans la réflexion générale.
L’émergence de la société civile avec son lot d’associations, de comités et d’organisations de masse n’a pas pu se faire d’une façon cohérente et porteuse. Nous avons vu récemment des comités de villages, pourtant bien organisés, qui portaient de la parole organisée et concertée, de la parole qui a de la valeur sociale donc qui est crédible, porter des revendications, voire des projets au niveau des institutions de l’Etat, mais qui n’ont jamais connu d’issues. Ça dure depuis longtemps malheureusement sans que cela ne change ou bouge. Et il aura suffi d’une émeute, d’un feu de pneu pour que le problème soit réglé.
C’est quand même dramatique que l’Etat ne réponde qu’à partir de l’émeute car si l’on ne répond qu’à ce genre d’actions, cela discrédite en quelque sorte la parole organisée.
Doit-on dire que le citoyen en tant qu’individu, la société qu’il compose ainsi que l’Etat en tant qu’entité reflétant le pouvoir sont responsables à parts égales dans cette situation ?
Les pesanteurs de l’histoire témoignent de la responsabilité de l’Etat de la situation de quasi-déliquescence de la société. Celle-ci au même titre que l’Etat ont leur part de responsabilité, y compris l’individu en tant qu’élément formant cette même société et qui porte en lui une forme de responsabilité.
Cela apparaît notamment dans les rapports sociaux qui sont de plus en plus durs. La société se déchire. Raison pour laquelle nous assistons à l’émergence de fléaux très dangereux pour sa cohésion déjà désagrégée. Prenez par exemple le taux de suicide dans la wilaya de Tizi-Ouzou, il est deux à trois fois plus important que la prévalence nationale. Malheureusement il n’y a pas grand-chose qui a été fait ou se fait pour y remédier. Rien ne se fait pour approcher une problématique humaine très compliquée dans notre wilaya, si j’ose dire ça.
Comme nous n’ignorons pas, non plus, la complexité pour aller communiquer ; ça manque terriblement.
Que faut-il envisager alors pour y remédier ?
Nous préconisons d’abord que les actions soient dirigées vers des problèmes concrets, qu’il y ait un minimum intellectuel viable qui prenne la réalité en considération : des réalités économiques, sociétales, culturelles… Nous insistons sur le fait que les acteurs, notamment ceux qui peuvent apporter un plus à la société civile, doivent s’impliquer sérieusement, car nous n’avons pas beaucoup de chances à l’avenir.
Encore pire, car on sent venir, d’ores et déjà, l’indice de désocialisation, de déculturation au sein de notre société, c’est quand même alarmant de constater que des parents apprennent à leurs enfants des langues étrangères au détriment de notre langue maternelle, car ils voient en leur progéniture, des citoyens prédestinés à faire leur vie ailleurs, à construire leur avenir ailleurs. Sans oublier de se pencher honnêtement sur la grande fracture sociale qui fait déjà partie de la réalité sociétale.
Le développement local est indissociable de la mise en place d’une démocratie sociale et participative impliquant pleinement les citoyens avec leur énergie, leurs utopies concrètes dans la construction de leur avenir et la réalisation de leur aspiration au bonheur.
Entretien réalisé par : M.A.Temmar
