Entretien réalisé par notre envoyé spécial à Paris, Djaffar Chilab
D. D. K. : Vous avez été installé récemment directeur du Centre culturel algérien à Paris. Vous pouvez déjà brosser ne serait-ce qu’un bref état des lieux ?
Y. K. : Je peux dire que ça continue de fonctionner comme ça marchait auparavant parce que tout simplement je n’ai pas eu le temps de concevoir un programme assez consistant.
Cela fait à peine deux mois que j’ai été installé. J’attend de voir clair en ce qui concerne mes prérogatives, mes moyens, mes limites aussi, et dans la mesure du possible convaincre un maximum d’intellectuels et d’artistes algériens de nous rejoindre.
Il s’agit du centre culturel des Algériens, et je trouve dommage que certains continuent de le bouder.
Je pense qu’il faut faire la différence entre le système et la culture. Moi, je suis un homme de culture, biologiquement, je ne peux que m’installer en dehors du système ne serait-ce que pour lui servir de conscience parce qu’il en manque beaucoup.
C’est difficile à ce point de convaincre les gens ?
C’est difficile certainement. Mais je pense que les clichés finissent par se casser les dents, les mauvaises habitudes aussi.
Donc, je souhaite profondément que les gens réagissent et saisissent cette opportunité pour donner à notre culture sa véritable dimension et permettre à toutes les voix, et à toutes les énergies créatrices d’investir un terrain qui a été longtemps laissé en jachère, et qui ne demande aujourd’hui qu’à produire, et à exceller.
Paris est l’une des grandes capitales du monde. On imagine qu’il n’est pas chose facile d’imposer sa culture au milieu de cette grande diversité majoritaire…
Cela ne doit pas nous intimider. Je peux vous citer un exemple très simple : Nous sommes en France mais en tant qu’Algériens dans le domaine de la littérature, nous n’avons rien à envier aux Français. Je dirais même que nous sommes plus tonitruants qu’eux à travers le monde, c’est la preuve que nous sommes capables de nous transcender et de nous imposer
Vous semblez faire un appel du pied à l’élite algérienne, visiblement méfiante, pour vous rejoindre. Plus concrètement, y a-t-il eu des initiatives qui ont été lancées dans ce sens ?
Des démarches bien sûr ont été entamées mais je ne connais pas tout le monde. Il ne faut pas oublier que j’ai été soldat et que pendant trente-six ans j’ai été enfermé dans une caserne. Je suis un peu comme quelqu’un qui sort de sa jungle, et je suis en train de découvrir cet univers dans lequel je me retrouve naturellement du reste.
Justement, comment vivez-vous cette mutation ?
Avec beaucoup de présence d’esprit.
Pas d’appréhension dans ce nouveau monde pour vous qui avez été rodé à d’autres habitudes ?
Mais pourquoi appréhender ? Je suis dans mon univers à moi. J’aime aider le talent algérien, c’est plus qu’une mission noble, c’est un devoir que je n’ai reçu de personne en particulier. J’ai la chance d’avoir été déjà contacté par les noms les plus percutants de la culture algérienne. Je citerais Fellag, Ben Aïssa, d’autres écrivains et universitaires qui sont venus me voir, même s’il est vrai qu’il y en a d’autres qui hésitent. Je leur signale qu’on n’a plus le droit à l’hésitation maintenant, au contraire, il faut foncer.
Un nom qu’on cite en premier comme cela dans une liste doit vraisemblablement compter plus que d’autres dans la démarche que vous initiez. Ça vous tient à cœur d’avoir Fellag à vos côtés ?
Lui, et d’autres bien sûr. Mais sinon, Fellag est un talent indiscutable, et la culture algérienne a besoin de ses services, de son nom, de sa notoriété, et de ses influences. Je l’ai eu au téléphone, et on avait convenu de se voir pour déjeuner ensemble, malheureusement, il y a eu un contretemps mais ce n’est que partie remise. Je l’avait en fait déjà rencontré à Toulouse il y a deux ans, et je crois qu’il est temps de mettre de coté toutes les frustrations qui nous ont empêché de consolider nos points de repère, et avoir l’audace et la témérité de s’aventurer dans un univers qui nous appartient et qui jusqu’à présent nous a semblé toujours étranger. C’est vraiment paradoxal tout cela : D’un côté nous revendiquons notre appartenance à la création, au talent, à la magnificence d’esprit, et en même temps lorsqu’on leur sonne vraiment pour voir de quoi nous sommes réellement capable. Il faut en finir avec cette hésitation qui nuit atrocement à la progression de notre culture.
Les spectacles artistiques sont souvent perçus comme étant une activité folklorique. Avez – vous un programme plus « intellectuel » si l’on peut dire ainsi ?
Moi je ne suis pas d’accord avec ces désignations, il ne faut pas réduire l’expression de nos artistes à une simple forme de cirque, nous leur devons du respect et chacun a son métier entre les mains dans son esprit, et il faut arrêter de ramener tout ce qui se fait en Algérie à du folklore. Car le folklore pour moi, c’est du bricolage, c’est le remplissage, c’est peut-être même la trahison des attentes du public. Moi je suis heureux d’entendre aujourd’hui un orchestre kabyle raisonner entre les murs de ce centre.
Vous comprenez la langue kabyle ?
Non, je ne comprend rien, mais c’est ma culture, peut-être qu’un jour j’essayerai de l’apprendre. Je ne maîtrise pas le français, comment voulez-vous que je parle le kabyle. Des fois, je me demande si je n’ai pas un caillou dans la tête en ce qui concerne l’apprentissage des langues. Je voyage beaucoup, on me parle beaucoup en anglais, et je reste toujours un cancre vraiment endurci mais, non, je pense qu’il faut s’enrichir de tout ce que nous avons comme générosité.
Idir se produit le 15 mars prochain dans la salle du Centre. C’est quelque chose qui vous réjouit…
Oui, absolument. Bien sûr ! On ne peut pas…vous savez, une hirondelle ne fait pas le printemps, et si nous voulons vraiment que ce pays se relève et trouve sa place dans le concert des nations, il faut tout lui donner, car il manque de tout. Les petites initiatives sont louables mais pas suffisantes.
Mais la salle de spectacle est petite ! Sur le plan technique, un spectacle d’Idir peut-il vraiment être envisageable ici ?
C’est d’abord très gentil de sa part de venir ici parce que Idir quand il se produit quelque part, c’est l’émeute. Il a un large public, et il peut se produire dans n’importe quelle salle de France, et il va la remplir. Donc s’il a accepté de venir ici dans notre petite salle de deux cents places, c’est un geste sublime de sa part, et je lui suis redevable, et très reconnaissant.
Peut-être que vous avez un sujet que vous vouliez aborder ?
La balle est dans notre camp, et il faut savoir s’en servir, et la garder le plus longtemps possible. Si les gens déplorent que la culture soit gérée par des rentiers, des fonctionnaires, des administrateurs encroûtés dans leurs petites combines, eh bien maintenant j’espère qu’il est temps pour eux de dire : voilà maintenant, pour une fois, qu’on a quelqu’un de notre clan, de notre vocation, il faut l’aider. Sincèrement, je ne le dis pas parce que je crains d’échouer dans cette mission. Les amis que j’ai à travers le monde ne demandent qu’à me rejoindre. Déjà depuis que je suis là, j’ai ouvert le champ culturel algérien sur des perspectives absolument exceptionnelles : Je suis en contact avec l’université de Standford au Etats-Unis, je suis en contact avec des association assez importantes à Genève, d’autres à Cologne. Il y a des Algériens qui nous font signe des quatre coins du monde, donc je le répète je ne crains pas d’échouer. Mais je voudrais associer le maximum d’Algériens à cet essor. C’est très important.
Y aurait-il une mission, un objectif en particulier qui vous tienne à cœur ?
Celui de voir un jour nos artistes bénéficier d’un statut à leur juste valeur. Les voir soutenus, admirés, très heureux de se produire en Algérie, et partout dans le monde.
Vous considérez que là où vous êtes vous pouvez être un appui pour eux dans ce sens ?
Tout à fait, je suis déjà prêt à les aider, ils n’ont qu’à se déclarer.
Avant de conclure, que devient Yasmina Khadra, l’écrivain ?
Ce n’est pas possible qu’il abandonne, je ne peux pas arrêter, je suis fait pour écrire, le reste pour moi, c’est un plus.
Un nouveau pour bientôt alors ?
Oui, mon prochain roman est pour bientôt. Il s’intitule « le Baiser et la morsure ».
D. C.
10 janvier 1955 : Naissance à Kenadsa (Sahara algérien) d’un père infirmier et d’une mère nomade.
1956 : Mon père rejoint les rangs de l’ALN. Blessé en 1958. Devient officier de l’ALN en 1959
Septembre 1964 : J’avais neuf ans, mon père me confie à une école militaire (Ecole nationale des cadets de la révolution, pour faire de moi un officier
1973 : Je termine mon premier recueil de nouvelles Houria qui paraîtra onze ans plus tard
Septembre 1975 : Je pars à l’Académie militaire Inter-armes de Cherchell, que je quitte en 1978 avec le grade de sous-lieutenant. Je rejoins les unités de combat sur le front ouest
Septembre 2000 : Après trente-six ans de vie militaire, je quitte l’Armée pour me consacrer à la littérature (Je pars à la retraite avec le grade de commandant).
2001 : Après un court séjour au Mexique, avec ma femme et mes trois enfants, je viens m’installer en France, à Aix-en-Provence, où je réside encore.
Ces éléments de biographie se retrouvent dans deux des ouvrages de Yasmina Khadra : L’écrivain (où il évoque son séjour à l’Ecole nationale des cadets et l’éveil de sa vocation d’écrivain) et L’imposture des mots, davantage consacré à une justification de sa démarche et de son oeuvre, après la révélation de la véritable identité de Yasmina Khadra.
Bibliographie
Les romans de Yasmina Khadra sont aujourd’hui traduits dans trente-deux pays :
Algérie (en arabe pour le Maghreb), Allemagne, Autriche, Brésil, Bulgarie, Corée, Croatie, Danemark, Etats-Unis, Finlande, Grande-Bretagne, Grèce, Espagne (castillan et catalan), Hollande, Inde, Indonésie, Italie, Israël, Japon, Liban (en arabe pour le Proche et Moyen-Orient), Lituanie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Russie, Slovénie, Suède, Suisse, Tchéquie, Turquie, Vietnam.
Le prix Nobel de littérature 2003, le Sud-Africain J. M Coetzee, considère Yasmina Khadra comme un des écrivains majeurs d’aujourd’hui.
Les Sirènes de Bagdad
2006 – Julliard
L’attentat
2005 – Julliard
La part du mort
2004 – Julliard
Cousine K.
2003 – Julliard
Les hirondelles de Kaboul
2002 – Julliard (Pocket 2004)
L’imposture des mots
2002 – Julliard (Pocket 2004)
L’écrivain
2001 – Julliard (Pocket 2003)
A quoi rêvent les loups
1999 – Julliard (Pocket 2000)
Les agneaux du Seigneur
1998 – Julliard (Pocket 1999)
Double Blanc
1998 – Baleine Paris
L’automne des chimères
1998 – Baleine Paris
Morituri
1997 – Baleine Paris
La Foire des Enfoirés
1993 – Laphomic Alger
Le dingue au bistouri
1990 – Laphomic Alger (Flammarion 1999 J’ai lu 2001)
Le privilège du phénix
1989 – ENAL Alger
De l’autre côté de la ville
1988 – L’Harmattan Paris
El Kahira
1986 – ENAL Alger
La fille du pont
1985 – ENAL Alger
Houria
1984 – Editions ENAL Alger
Amen
1984 – à compte d’auteur Paris
