Amours contrariées et cœurs fendus

La communion dans l’amour- platonique ou charnel- constitue une forme, sans doute la plus achevée, de l’instinct de conservation, de la lutte pour le triomphe de la vie sur le néant. La mythologie grecque a bien introduit dans l’homme le principe de la lutte éternelle entre Éros et Thanatos (respectivement, Dieu de l’amour et Dieu de la mort). Tous les éléments de la nature sont invoqués par les poètes pour décrire les sentiments de beauté, les palpitations du cœur, les sensations de la transe amoureuse et les élans irrépressibles de l’âme vers l’âme sœur. C’est à se demander s’il y aurait eu poésie tout court s’il n’y avait pas l’amour.

Néanmoins, ce qui a le plus alimenté la littérature- et particulièrement le genre le plus subtil et le plus éthéré de celle-ci-, ce n’est pas tant l’amour idéal, parfait ou réalisé, mais c’est plutôt les peines des voies qui y mènent, les épines reçues en cours de route, les attentes infinies, les espoirs hypothétiques, les désillusions, les désenchantements et les séparations. En bref, c’est le ‘’non amour » qui nourrit l’écrit et le dit, l’imaginé et l’imagé du domaine amoureux. Il s’ensuit que les meilleures allégories lui sont consacrées, les plus subtiles métaphores lui sont destinées et les plus pertinents des tropes lui sont réservés. À tel point que l’on peut se demander s’il y a eu toute cette floraison de billets doux, de strophes languissantes et de vers émouvants si Roméo a convolé en justes noces avec Juliette, si Tristan et Iseult avaient achevé leur aventure, si Qaïs et Leila avaient emménagé, si le poète andalou Ibn Zeydoun avait à ses côtés Wallada, si May Ziada avait pu rejoindre Khalil Gibrane à New York, si Paul était arrivé à bon port sur l’île Maurice pour revoir Virginie et si le héros d’El Hasnaoui (son alter ego ?) avait pu avoir Fadhma sous son toit.

Depuis les récits bibliques (à l’image du Cantique des cantiques) jusqu’au best-seller américain Love Story d’Erich Segal, en passant par la poésie et les contes de Victor Hugo, Lamartine, Gérard de Nerval, Les Mille et une nuits, la poésie andalouse (Mouwachahat), les Izli de Kabylie, les vers hawfi, les chansons de Abdelhalim Hafez, El Hasnaoui, Aït Menguellet et Matoub Lounès, l’amour est presque toujours dit et chanté dans ses contrariétés, ses contraintes, ses angoisses, ses tourments, ses aspects inaboutis et ses élans irréalisés. La chanson kabyle a su trouver sa voie dans le juste milieu par rapport à l’héritage de la poésie marginale de l’Izli, où l’expression libertaire trouve son terrain de prédilection, et le moralisme ambiant de la société confinant à l’étouffement. Depuis les années 50, la chanson d’amour a peu à peu imposé sa présence sur la scène artistique. Elle eut affaire à un double défi : casser les tabous du rigorisme social tout en s’efforçant d’élever le niveau du texte de façon à susciter compréhension et adhésion du public. La thématique de l’amour sera d’autant plus enrichie que ce même rigorisme servira quelque part de moteur et de réservoir d’idées puisqu’il empêchait l’expression de l’amour. El Hasnaoui, Taleb Rabah, Cherif Khedam, Allaoua Zerrouki et bien d’autres chanteurs annonçaient déjà les grands textes lyriques d’Aït Menguellet, de Matoub, de Si Mouh et de Ammour Abdennour.

Cherif Kheddam a écrit et chanté des dizaines de textes traitant de l’amour, des sentiments et de la beauté. Il a su allier les éléments de la nature avec les traits de la beauté féminine. Ses métaphores et ses paraboles ont su transmettre le message du cœur épris de la femme, de l’âme tourmentée par les aléas de l’attachement problématique et des relations impossibles. Ghef l’hub tsbaîdegh, Mannagh ak m saûgh d ldjar, Thin Ihadjène et l’inénarrable A Lamri, traduit par Tahar Djaout, sont les quelques morceaux d’un florilège qui s’étend sur cinquante ans d’une carrière bien remplie.

Amar Naït Messaoud