C’est une occasion pour évaluer sur le terrain les résultats d’une année de travail de formation à la pédagogie de projet.
Le premier groupe d’élèves qu’on rencontre allait quitter la salle de cours quinze minutes plus tard pour une récréation. On a juste le temps de faire connaissance avec ces collégiens et d’entendre quelques unes de leurs impressions concernant leur travail en classe de tamazight. Ils nous ont confié leur plaisir d’étudier avec un professeur qu’ils ne craignent pas ; ils le respectent et ont de l’affection pour lui. Ce que confirmait leur attitude détendue et souriante. Même la présence de personnes étrangères à l’établissement (des inspecteurs !) et du directeur du CEM n’altérait pas le naturel de leurs sourires !
Après la pause de dix heures, on se retrouve en classe. Le second groupe est avec nous pour une heure. Les échanges portent sur leurs activités en classe, leurs projets et leurs difficultés. Les élèves de ce groupe soulignent les apports du dispositif mis en place par leur enseignant de tamazight.
Ils parlent de leurs relations entre eux. Ils ont appris à se connaître, à s’apprécier et se faire confiance. Il y a moins de violence, plus d’entraide et de solidarité entre ces élèves. Ils parlent de leurs rapports avec leur professeur avec les mêmes impressions que ceux du premier groupe.
On a aussi entendu des adolescents dire qu’ils ont confiance en eux-mêmes tout en appréciant l’autonomie acquise dans leur apprentissage.
Ils disent aussi ce que leur apporte l’expression libre en classe : il y a un adulte qui les écoute et respecte leur liberté d’expression, ce qui leur donne une existence dans leur univers tout en les responsabilisant.
Un fait constaté va dans le sens de leurs propos quant à ce que génère comme effets positifs la liberté d’expression dans un dispositif éducatif : les tables de la salle de cours où nous sommes ne portent pas de graffitis. Je n’ai jamais vu de tables d’écoliers aussi nettes !
Nous nous souvenons tous de nos « œuvres d’arts » d’écolier en mal d’expression. Nos œuvres étaient exposées partout où cela était interdit : tables, murs, toilettes, fenêtres ou portes. Le refoulé trouve toujours un moyen pour refaire surface sous peine de causer des dommages qui peuvent être très sérieux chez l’individu. Le discours interdit et refoulé trouve toujours un moyen, interdit ou détourné, de se manifester. Autant libérer la parole pour éviter des dommages psychologiques et psychiques chez l’individu tout en préservant des matériels et des espaces de dégradations.
Libérer l’expression des élèves permet à ces derniers de se désinhiber et d’apprendre à parler. Parler est une des compétences que vise à installer tout apprentissage d’une langue, en milieu scolaire ou ailleurs. Si cela peut se faire tout en évitant des conduites négatives et en installant des compétences sociales, on ne peut que s’en réjouir.
A onze heures, un troisième groupe d’élèves prend place dans la salle aux côtés du second. On va « échanger » avec eux à propos de leurs projets après des projections montrant des débuts de réalisations. On a droit en premier à un portrait d’une femme connue dans le village. La qualité du portrait photographique et des commentaires qui l’accompagnent est impressionnante.
Le second projet consiste en un reportage photographique commenté et a pour but de sensibiliser à la protection de l’environnement. Il a pour point de départ une catastrophe qui a eu lieu il y a deux ans environ. La pollution d’une rivière a provoqué une épidémie de leptostérose qui a causé plusieurs hospitalisations et un décès dans le village. Quand ce groupe d’adolescents travaille à la sensibilisation sur les dangers de la pollution d’une rivière, un autre projette de travailler sur la maladie provoquée par cette catastrophe écologique. Un autre projet a pour titre « La femme et ses droits. » Initialement, le projet s’intitulait « Les droits de la femme » ; cela aurait débouché sur un exposé (savant) traditionnel. Le projet retenu à la fin permet à ses porteurs d’interagir avec le monde social. Le produit de ce projet sera exposé lors de la célébration de la journée du 8 Mars dans le village par une association socioculturelle. Il aura ainsi un impact sur la société tout en transformant les élèves qui auront contribué à sa réalisation.
Les apprentissages et les acquisitions des élèves sont multiples et variés dans les processus de conception et de réalisation de leurs projets. Des apprentissages et acquisitions linguistiques et socioculturels qui profitent aux élèves porteurs des projets ainsi qu’à leurs camarades. Les porteurs des projets sont responsables devant toute la classe et non seulement devant l’enseignant. Le grand groupe est aussi, en partie, responsable de la réussite du projet d’un petit groupe. Les élèves développent ainsi leurs compétences linguistiques et culturelles tout en acquérant des conduites sociales qui feront d’eux des citoyens constructifs et responsables.
Des projets n’aboutissent pas ou souffrent de difficultés. Une interview qui ne se réalise pas, pour des raisons sociales ou privées, peut priver des collégiens de la réalisation d’un projet et de savoirs sur des moments de l’histoire de leur village, mais cela leur apprend aussi qu’il y a des réalités socioculturelles avec lesquelles il faut compter, sans compter toutes les acquisitions linguistiques et culturelles réalisées lors du travail de conception et de réalisation du projet qui n’a pas abouti.
Des élèves interdits de sortie le week-end parce que cela est suspect aux yeux de certaines personnes qui sont convaincues qu’on ne peut pas étudier un vendredi, hors d’une enceinte d’un établissement scolaire, seront sûrement frustrés de ne pas pouvoir avancer dans leur projet. Ces adolescents sont simplement victimes de l’ignorance de certains et de résistances d’autres. L’élève n’est-il pas traditionnellement cet enfant ou adolescent chargé d’un cartable, au poids disproportionné, et revêtu d’une blouse, qui passera des journées interminables dans ces temples supposés de savoirs que sont les établissements scolaires ? Les préjugés sont tellement tenaces qu’il y a des gens qui ne peuvent même pas oser imaginer qu’on peut apprendre en dehors de l’école ! Ah, si seulement ils pouvaient évaluer ce qu’apprennent en fait les élèves à l’école… Pour revenir aux élèves qui vivent ces obstacles, il ne faut pas sous-estimer les acquisitions réalisées grâce à ces difficultés. Cela apprend à faire face aux difficultés et à l’imprévu ou à adapter son projet en fonction des réalités socioculturelles. Le transfert de tels acquis dans la vie sociale est très important pour un individu.
De tels élèves sont des pionniers, ainsi que leurs enseignants. Comme tous les pionniers, ils affronteront des difficultés et des résistances. Des élèves auront des » bonus » en termes d’obstacles. Des enseignants vivront des incompréhensions avec des collègues. D’autres auront des difficultés avec quelques supérieurs hiérarchiques, directeurs ou inspecteurs, allergiques aux novations pédagogiques pour certains ou simplement confinés dans des postures de bururu pour d’autres. L’espace d’une matinée, j’ai vécu des moments intellectuels et humains intenses dans ce petit collège où il y avait de grands cœurs. Une équipe pédagogique soucieuse de l’avenir des collégiens qui lui sont confiés. Des élèves heureux dans leur cours de tamazight.
Cela m’a plongé dans un rêve : retourner dans mon adolescence pour être un élève de Hocine et un copain de ses élèves, avec une pensée pour Annie Couëdel qui a conçu le dispositif de pédagogie de projet que vivent les enseignants de tamazight lors de leurs stages.
Nasserdine Aït Ouali, enseignant à l’Université Paris 8
