L’écrivain révolutionnaire français, Alain Robbe-Grillet, nous a quittés avant-hier au centre hospitalier de Caen à l’âge de 85 ans. Le père du « nouveau roman », ce réfractaire qui a quasiment inventé une nouvelle littérature libérée, débarrassée de ses chaînes classiques et conventionnelles, fut l’une des figures mythiques de la littérature française et universelle.
« Le nouveau roman » est né au sein des « Editions de Minuit » où Alain Robbe-Grillet était conseiller éditorial. C’était à une époque où le surréalisme faisait rage et où toutefois le classicisme avait encore tout son lourd et insupportable poids. Alain Robbe-Grillet sort, donc, affronter le conformisme ambiant et dire sa vision du roman, rejetant ainsi la forme romanesque qui impose linéarité de l’intrigue, chronologie du récit et épaisseur psychologique des personnages, autant d’éléments consumés et consommables qui n’avaient, vraisemblablement, pas suffi aux grands esprits pour dégainer leur arsenal de génie et de créativité.
« Une révolution du regard », c’est ce qu’a proposé Alain Robbe-Grillet de « Gommes » (son premier roman paru en 1953) à « Un roman sentimental » (paru en 2007). Une nouvelle ère de littérature, caractérisée par un rapport charnel et sensitif à l’écriture qui devient du coup une folle cavalcade presque débridée, où il n’est parfois pas question de personnages! Riche d’un héritage littéraire assez consistant: des écrivains qui ont rejeté relativement les fondements classiques du roman comme Kafka, Beckett, Joyce, Nathalie Sarraute… etc., Robbe-Grillet avait donné un nom et un manifeste à cette rébellion libertaire: « Pour un nouveau roman ». Son acolyte, Jean Ricardou, résume cette nouvelle vision ainsi : « Le roman n’est plus l’écriture d’une aventure mais l’aventure d’une écriture ». Le roman est donc, pour les « néo-romanciers », le lieu où se déroulent une expérience, une aventure, une nouvelle sensation. Chaque œuvre devient alors une fenêtre ouverte sur d’autres jardins, d’autres horizons.
« Le nouveau roman », rejetant ainsi les fondements essentiels d’une littérature séculaire, n’a évidemment pas acquis immédiatement la bénédiction des critiques. Il a fallu attendre la fin des années 60 pour que deux prix soient discernés à Natalie Sarraute et Claude Simon, deux figures importantes du mouvement. Le terme « nouveau roman » fut d’ailleurs inventé par un critique au journal le Monde, dans son article consacré au roman « La Jalousie » de Robbe-Grillet, en 1957.
Ce mouvement qui a eu son âge d’or entre 1950 et 1970 avait en réalité survécu jusqu’à ce 18 février 2008. La mort de Robbe-Grillet signifie indiscutablement une perte considérable pour « Le nouveau roman » mais aussi pour le monde des lettres français et universel.
Sarah Haidar
