Alger, “la Cité de la joie”

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Des familles entières sont réduite à mendier dans la rue, et souvent à dormir en ces temps glacials sur des cartons empilés et cloaques malsains ou à même le sol sur le trottoir. Certains quartiers reflètent une image similaire à celle de calcutte, telles que dépeintes dans la cité de la joie de Dominique Lapierre. Le phénomène de la mendicité, devenu national, revenu dans Alger — qui encache beaucoup plus qu’elle n’en laisse paraître — ne veut plus s’estomper. Il est revenu en force dans cette ville et ses environs depuis une décennie. Toute la misère du monde se lit sur ces milliers de visages émaciés par le “jeûne” et noirs par la crasse.

Les trottoirs sont devenus des “terrains” privés depuis qu’ils sont squattés par des enfants, des personnes âgés ou des “mamans” portant un bébé dans les bras. Tendre la main est devenu le gagne-pain de beaucoup de familles déshéritées. Toutefois, il faut savoir distinguer les “vrais” des “faux” mendiants. La différence n’est souvent guère visible. Il s’appelle Ammi Laïd, sexagénaire, il, fait partie des “vrais”. Pieds enflés, nus les habits en lambeaux, luisants de crasse, il erre toute la journée dans la rue Ahmed-Chaïb, au centre d’Alger à côté de la rue Abane-Ramdane et celle de Ben M’hidi. A l’instar de beaucoup d’autres, il refuse de tendre la main. Sa subsistance, c’est des âmes charitables (les restaurateurs du coin) qui la lui assurent tous les jours. La huit venue, il regagne son logis, sous un semblant de paravent à l’arrière d’une bâtisse abandonnée. Loin des regards indiscrets, il range scrupuleusement ses cartons et s’installe pour “mourir” un peu, nous-a-t-il dit, jusque-là personne n’est venu le chasser de cet endroit. Il refuse de dire comment il en est arrivé là. Il affirme simplement que “personne ne choisit sa destinée de son plein gré et de vivre dans pareilles conditions”, nous a-t-il confié. Et d’ajouter “nul n’est à l’abri de la situation dans laquelle je vis dans mon propre pays”. Il a souvent été maltraité par des enfants du quartier, si quelques-uns fuient dès qu’il apparaît, d’autres par contre prennent un malin plaisir de lui jeter des objets hétéroclites en prenant soin de viser la tête. Ammi Laïd ne leur en veut pas. Mais, désormais, il fait de son mieux pour être loin de ces bambins quand ils sont présent dans les parrages. L’avenir incertain auquel il fait face ne le gêne presque plus. Après plus de cinq ans passés dans l’errance et l’incertitude, il a fini par s’habituer et apprivoiser le danger. Pourtant, il donnerait très cher pour se prélasser dans un vrai lit, dans une paisible maison où l’attendrait une gentille épouse. Mais, il n’a rien à donner (avec tant d’autres comme lui) pour réaliser ce rêve. En haillons, les pieds “chaussés “de sacs en plastique, aucune eau ne viendrait — même le barrage de Taksebt-à bout de sa saleté, sans domicile et à la merci du hasard comme beaucoup d’autres comme, lui Kader — on l’appelle comme ça — 52 ans, non plus ne tend pas la main. Sa place privilégiée durant la journée non loin du marché “Clauzel”, lui assure sa nourriture quotidienne. Quand les marchands de fruits et légumes et les passants n’ont rien à lui offrir, il attend que les lieux se vident pour aller fouiner dans des déchets. Il y trouve souvent quelque chose à se mettre sous la dent. Ne serait-ce que des fruits pourris. Il s’est retrouvé du jour au lendemain sans famille, sans logement et sans travail. Un sale coup est monté contre lui, affirme-t-il rouge de colère. Son histoire, il l’a souvent racontée à qui voulait le croire. D’ailleurs pourquoi s’en souvenir ? Sa misère lui est égale. Il se laisse faire, en attendant son heure. Tout ce qui compte pour lui, c’est qu’on ne vienne pas le chasser de ce trottoir qui abrite toute sa vie et sa fortune…, des cartons et des sacs pleins de chiffons usés qui le protègent du froid et du soleil. A quelques mètres de notre ami Kader, une fillette de 10 ans environ, s’agrippe aux passants et harcèle les commerçants pour leur soutirer quelques pièces de monnaie. Abordée, elle avoue qu’elle et son petit frère sont contraints de mendier pour nourrir leur famille. Venus d’un village de la wilaya de Chlef, ils se sont réfugiés dans un gourbi à Soustara. Depuis plus de quatre ans, leur père n’a toujours pas réussi à trouver un job.

Les deux enfants s’appellent Nassima et Djaber, ils arrivent à peine à assurer à leur famille de sept membres deux repas, midi et soir. “Parfois, raconte la gamine, quand on gagne beaucoup d’argent on achète des habits à la fripe, pour mon père, car avec les siens, il n’aura pas la chance de trouver du travail… Pas même celui d’un éboueur” nous ont-ils avoués. Quand à l’école, ils ne connaissent pas ce que c’est, il leur fallait parcourir des kilomètres à travers les forêts et champs. Plusieurs de leurs camarades avaient trouvé la mort sur les sentiers qui mènent au savoir. Ils ont été décapités par les terroristes, il y a quelques années. Nassima a dû abandonner ses rêves de devenir infirmière ou institutrice, peu de temps avant leur évasion en direction d’Alger la “blanche”. Toute courageuse et fière d’elle, elle déclare qu’elle espère avoir bientôt un salaire mensuel. “On m’a proposé dans le quartier de Bab-Djedid de faire le ménage chez une famille, trois jours par semaine. Le reste du temps, je continuerais à tendre la main” avant de poursuivre

“J’ai juré de sortir mes parents de la misère en quelques mois”.

A côté de ces misérables, des fourbes se font passer pour les pauvres, qu’ils ne sont pas, ceux-là, après une harassante et longue journée de “main-tendue”, rentrent chez eux, car ils ont un chez-soi assez confortable et enviable d’ailleurs et en ressortent plus tard, habillés avec du neuf. Notre enquête, ayant duré presque une dizaine de jours, nous a conduit chez des commerçants qui nous renseignent que des habitués viennent plusieurs fois par jour avec un “quintal” de monnaie pour les échanger contre des billets. Un vendeur de portables du coin de la rue, cite l’exemple d’une vieille femme qui ne se fait pas moins de 1 000 DA journellement. Pourtant quand on la voit non loin du magasin arborant un air pitoyable dans de vieilles fringues rapiécées relève-t-il “on la prendrait pour la plus pauvre des pauvres”. D’autres ont choisi une méthode plus efficace. Déposer devant soi à même le sol, un certificat médical et supplier les passants de les aider à acheter des médicaments chers et indispensables à leur survie. Ce sont parfois des jeunes sans boulot qui n’ont rien trouvé de mieux que de ruser sans vergogne pour se faire de l’argent de poche, dans la perspective de “brûler” la mer.

Quand on loue des enfants…

La chose la plus frappante et inattendue dans Alger, c’est ce petit groupe de mioches qui se partage la ligne 1er-Mai-Square Port Saïd, ayant entre 10 et 12 ans et n’ayant pas leur pareil quand il s’agit de jouer la comédie. Avec l’aide de quelqu’un qui les connaît et avec beaucoup de précautions, Houda 12 ans finit par se confier. Les maître les déposent à 8 h du matin et ne les récupère qu’à 18 h durant la saison hivernale. Durant tout ce temps, les huit bambins doivent récolter au minimum, chacun une somme de 600 DA. Sinon, ils seront privés du dîner. D’où viennent-ils, la petite a juste le temps de dire que leurs parents pauvres et démunis les louent à un certain El Houari dit “El Hadj” toute la semaine. Les week-end ils retournent auprès de leurs parents. Houda, court à la vue de son camarade qui menace de tout raconter à son “employeur” le parrain. Il était vain d’en savoir un peu plus sur les sbires de Houari, les enfants “moulés” sans doute, savent répondre à leurs manières à toutes les curiosités mal placées. Cet épisode est digne d’un film de fiction. Pourtant c’est une réalité : plusieurs réseaux difficiles et hermétiques à infiltrer se sont tissés dans la capitale. Les lignes changent régulièrement pour éviter tout repérage éventuel de la part des agents de sécurité.

Ce sont ces enfants qui paient les pots cassés. Quand ils se retrouvent, en se faisant, attraper au poste de police, ils jouent une véritable comédie pour s’en sortir. En tant que mineurs, ils n’ont aucun souci à se faire. Une fois leurs familles convoquées, ils sont aussitôt relâchés. Leurs parents, complices, les renvoient illico-presto vers leur “patron” et l’épisode est terminée. Et finalement, ce ne sont que quelques-uns parmi les milliers de cas disséminés dans le centre de la capitale et ses environs.

Les “vrais” et les “faux” mendiants sont finalement tout aussi pauvres les uns que les autres. Certains sont démunis et vivent dans des conditions les plus misérables, d’autres sont tout simplement pauvres d’esprit et tentent de tirer profit du malheur des autres. Non loin du “Carrefour du millénaire”, des quartiers chics et des résidences secondaires, la misère noire d’une Algérie riche, s’étale sur les trottoirs et les places publiques. Impudique et chargée de la haine de tous les pauvres, les “vrais” et les “faux” comme partout ailleurs, le meilleur doit côtoyer le pire. Et comme le dit si bien le proverbe indien “Qu’importe le malheur si nous sommes malheureux ensemble” car cette paupérisation ou simplement cet enfer de misère est celle de tout un peuple de tout un pays.

Saïd Seddik Khodja

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