Qui a dit que « le bon sens est la chose la mieux partagée du monde »? Décidément, en Algérie ce n’est pas le cas. La décision du ministre de l’éducation nationale, Boubekeur Benbouzid, est à contre-courant des préceptes dictés par l’évidence. Tombée au milieu de l’année scolaire comme un couperet, voire une sentence inattendue, l’annonce de la suppression de l’examen et l’accession de tous les enfants au cycle moyen a pris de court aussi bien l’opinion publique que la famille de l’éducation.
Cette année, l’examen de sixième n’aura aucune raison d’être ! » Tous les chérubins du pays passeront au cycle moyen ». Déconcertante déclaration qu’a faite Boubekeur Benbouzid, ministre de l’Education nationale, lors de sa visite à Oran, dans le cadre des préparatifs de la prochaine rentrée scolaire.
Cette mesure intervient une année avant le bouclage de la « réforme du système éducatif national. » Le ministre de l’Education nationale a déclaré concernant les élèves de l’ancien système qu’ « ils passeront de fait au CEM »; et ce, quelque soit leur moyenne…! Même s’ils n’ont pas la base requise! Ce qu’il qualifia de » nécessité incontournable. » Minimisant l’impact que la mesure induira sur la scolarité de cette catégorie d’enfants, il a ajouté que : » Tous les détails ont été soigneusement examiné…Ils feront l’objet d’un suivi spécifique dans le moyen. » A ce titre, il est fort utile de rappeler qu’en 2006 et 2007, le ministère avait organisé deux sessions, après avoir annulé l’option du rattrapage. M. Benbouzid avait, alors, affirmait que ces mesures entraient dans le cadre de « l’engagement de son département à assurer garantie et gratuité de l’enseignement pour l’ensemble des enfants jusqu’à l’âge de 16 ans conformément aux recommandations de l’Unicef. » Lors du précédent exercice pédagogique (2006-2007), le nombre global d’élèves ayant réussi à cet examen a atteint 676 247, soit un taux de réussite de 92,90%.
Selon les avis des uns et des autres ; inspecteurs de l’éducation, enseignants, psychologues, et autres universitaires, qui, signalons au passage, n’ont pas caché leur réprobation pour la déclaration du premier responsable du secteur de l’éducation nationale-la suppression d’un examen ne peut que porter atteinte à la dynamique de l’effort, en particulier lorsqu’il s’agit des enfants du cycle primaire. A l’unanimité, on évoque la baisse du rendement pédagogique. Cela étant une conséquence logique de la suppression de la haie à enjamber que constitue l’examen de 6e pour l’enfant qui se verra récompensé par l’accession au cycle moyen-examen éminemment symbolique dans la genèse d’une dynamique psychologique saine pour l’enfant, qui, par ailleurs, ne se voit qu’à travers ses semblables-( d’où émanera le sens de l’effort; donc de la concurrence et de la compétition entre les bambins !) A l’origine de ce « semi échec », on retrouve, l’absence de motivation qui, par implication logique, aboutit à la détérioration de la relation triangulaire- enfant-enseignant- parent.
De prime à bord, il est à relever que la déclaration du ministre intervient au milieu de l’année scolaire, au moment où la grève des enseignants chamboule le cours des choses. La décision du ministre ne risque-t-elle pas de démobiliser les élèves, en leur inculquant « la logique du moindre effort », se sachant admis d’office. Outre, que sera le devenir des élèves de l’ancien système qui n’auront pas le niveau requis pour accéder au palier supérieur ? Un travail d’investigation sur le terrain pour en savoir plus sur ce que pensent les uns et les autres; élèves, enseignants, parents d’élèves et directeurs d’établissements…Lisons entre les mots de tout un chacun.
Quand l’innocence et l’expérience convergent!
Lina, en 5e année à l’école primaire de Fort de l’eau, nous dit : « Oui, j’ai entendu parler de cette aâfsa (histoire). Tout le monde en parle à l’école, je l’ai lue avec ma copine dans le journal. » Et de poursuivre, se laissant aller à son innocence « Matchi M’lih, ki man djeouzouch la 6e, makanch l’gout…-(ce n’est pas bien, le fait qu’on ne passe pas l’examen de la sixième, il n’ya pas de goût…)- Notre enseignante aussi est contre, à ce qu’on ne passe pas l’examen. » Karima, Une enseignante ayant exercé le métier d’enseignante dans le primaire pendant 23 ans, interrogée sur la portée et les conséquences de la décision du ministre sur la motivation, le profil intellectuel et la personnalité de l’enfant nous déclare : « Le nouveaux programme conçu est très chargé pour tous le monde, et pour l’élève, l’enseignant et pour le parent : l’élève est démobilisé, l’enseignant est dépassé, le parent a du mal à suivre son enfant…» Sa collègue Naïma lui emboite le pas, en lâchant avec un ton empreint de désarroi : « Avec 30 ans de service, je me retrouve avec un goitre,… sans rien en contre-partie ; ni maison, ni bon salaire, ni encouragement…». Et d’ajouter avec une bonne dose de colère : « Ils privilégient les licenciés au lieu de récompenser l’ancienneté et le savoir faire ;…notre terminale d’antan est beaucoup mieux crédible que la licence actuelle ! » Fatiha, leurs collègues, 26 ans d’expérience à son actif, l’air pensif enchaîne : « Sincèrement, on ne sait plus où l’on va : les licenciés attendent l’occasion pour fuir, nous, les anciens, on est pas considéré. Cela fait des années qu’ils font à leur guise,…Comment veut- on avoir des résultats à la fin de l’année,…On a peur de finir à Drid-Hocine ! » Et Karima revient à charge : «Jai été surprise par l’annonce… Dites à Benbouzid de ne pas attendre des médecins, des ingénieurs. On ne sera pas sur la bonne voie tant que la gestion d’un dossier aussi important que l’éducation se fait de manière unilatérale! »
M. Lounis Ali inspecteur de l’éducation, en langue tamazight, se déclare étonné par une telle mesure, qui, selon lui, n’a pas fait l’objet d’une étude minutieuse de tous ses aspects de la part des autorités. «Les enseignants nous ont fait part de leur inquiétude; les élèves ont manifesté un désintérêt durant les cours, au lendemain de l’annonce de la suppression de l’examen. Ils affirment qu’ils ne peuvent plus contenir les élèves…et on ne peut s’attendre qu’à des retombées négatives, de l’avis de tous ceux que j’ai interrogé », dira-t-il. Et, d’ajouter : «A mon avis, on a pas mesuré les conséquences et la portée d’une mesure aussi importante que la suppression d’un examen pour une catégorie aussi sensible que le primaire. Il aurait dû au moins laisser l’annonce pour la fin de l’année…» Dans le même ordre d’idée M. Harouche, inspecteur à la retraite, soutient d’emblée : «La décision en elle-même est déjà unilatérale, et, sincèrement, je regrette que le ministre ait procédé ainsi. » Par ailleurs, à propos de l’examen d’une manière générale et de la 6e, il dira: «L’examen est un motif de motivation. On n’évalue pas gratuitement. Concernant la 6ieme, si la note est prise en compte, l’examen constitue un motif de motivation qui génère une atmosphère de compétition entre les élèves», tout en précisant que c’est un avis émis en tant que » pédagogue » et non en tant qu’agent administratif du ministère.
Des psychologues interceptés à l’hôpital Mustapha nous affirmé que la suppression de l’examen de sixième induira une problématique à plusieurs éléments : « Le parent est de fait projeté au statut d’enseignant pour aider son enfant, ceci concernant les nouveaux programmes…. Il n’ya plus de place pour l’affectif…Une collègue m’en a fait part de son inquiétude à ce sujet face à son fils », nous confie l’un d’eux. Concernant la supression de l’examen la suppression de l’examen de sixième, un confrère à lui confirme la « détérioration » de la relation triangulaire –enfant-enseignant-parent; ainsi que l’affaiblissement de la dynamique de l’effort chez l’enfant.
Un directeur de CEM à la retraite, au cours d’une discussion inopinée, déclare avec la sève psychopédagogique inhérente à l’ancienne génération : « En tant que retraité, je déclare solennellement que le ministre doit prendre sa retraite,…une déclaration émanant d’un responsable d’un secteur aussi névralgique que celui de l’éducation !… elle a été faite au plus mauvais moment de l’année scolaire, au moment où un effort physique et mentale est demandé aux enfants pour relever niveau…cela ralenti leur élan; On leur dit implicitement n’ayez aucune crainte ! Allez faire l’école buissonnière, votre réussite est garantie. » Rafik, étudiant en 4e année physique, explicite par translation au monde de la physique: « La suppression de l’examen de 6e pour un enfant équivaut à l’annulation où l’annihilation de la poussée des réacteurs d’une fusée; par déduction, cette dernière ne décollera pas ! » Le directeur enchaine: « C’est grave! Après l’échec de l’école fondamentale, en voilà une « faoudha » (bruit, vacarme) mentale qui jailli de l’esprit d’un ministre; même les instituteurs ne se casseront plus la tête ! »
Le cancre et le studieux …au même pied d’égalité!
Au delà du fait que les enseignants seront dépassés devant leurs élèves, la décision présente une excentricité des plus inquiétantes à plus d’un titre. Dans l’immédiat, à court et à long terme, dans la mesure où elle fait avec deux poids…une mesure ! C’est-à-dire que l’effort sera récompensé autant que l’oisiveté…l’élève studieux sera recalé au wagon du cancre. Autrement dit, le paresseux, négligent se verra propulsé au rang de ceux qui ont réussis ! Plus encore, la dérision prendra une dimension disproportionnelle. Les moins bons des élèves savoureront la tournée en dérision de leurs camarades studieux. Ils (les moins bons) trouveront une certaine revanche sur les studieux en leur rappelant à la moindre occasion que de toute façon, ils passeront tous au CEM. Le secrétaire générale du SNAPEST (Syndicat autonome de l’éducation), Meziane Meriane considère que: « Parmi les élèves de 5e année qui seront recalés, leur niveau sera bien supérieur que ceux des classes de 6e qui ne doivent leur réussite qu’à la contrevenante décision du ministre. » Pour le syndicaliste, « en plus du fait qu’elle soit prise dans la précipitation et d’une manière unilatérale, la décision est antipédagogique; car, elle casse l’échelle des valeurs que l’école s’emploie à inculquer et qui repose sur la notion de récompense après l’effort. » Et, pour que la boucle soit bouclée, au milieu de la toile chamboulée la Banque mondiale, reléguant les normes universellement, vient s’immiscer au milieu, avec son fameux rapport dans lequel elle conforte en disant que la réforme de l’éducation est sur la bonne voie. Une question, alors, se pose de fait : Sur Quelle base et quels critères le rapport a été établi ?
Difficile…. la prochaine rentrée !
850 000 élèves seront attendus dès septembre prochain pour le cycle moyen. L’effectif passera de 2 200 000 à 3 200 000 élèves. Ce qui mettra le ministère de la tutelle dans une situation inconfortable, ceci même dans le cas ou les 387 établissements parmi les 1 100 prévus seront opérationnels. La hausse de l’effectif est la conséquence directe des réformes dira le ministre, avouant par là même que la prochaine rentrée sera difficile. Pour faire face à ce flux important, le département de l’éducation est fin prêt à relever le défi. Par ailleurs, 387 nouveaux CEM seront réceptionné, d’ici à septembre prochain, à l’échelle nationale, dont 112 dans les wilayas du Centre. Afin de pallier d’éventuels déficits, le ministère a promulgué une circulaire habilitant les walis à décider l’affectation de 2 600 classes au cycle moyen à l’échelle nationale, préalablement inscrites au profit du cycle primaire. Aussi, il est prévu la création de nouveaux postes budgétaires, pour pallier à un éventuel manque d’encadreurs.
Enquête réalisée par : Ahmed Kessi
