Sur toutes les bouches, fusait cette question exclamative : “Et si Matoub était là, encore vivant !”. La question n’avait rien d’insensé. Tout le monde savait la fougue de l’engagement du poète pour toutes les causes justes et contre toute sorte de tyrannie.
L’on savait qu’il était capable de se jeter physiquement- après l’avoir tant chanté dans ses poèmes- dans le combat. Il l’avait fait auparavant ; ce qui lui coûta une longue hospitalisation avec une multitude d’opérations chirurgicales – lors des événements d’octobre 1988 -, l’enlèvement par le GIA le 25 septembre 1994 et, enfin, l’assassinat sur la route de son village.
La nature ombrageuse de Matoub, son caractère entier et son élan primesautier ont profondément déteint sur son comportement militant et sa recherche effrénée d’une voie nouvelle dans l’expression artistique et esthétique. Il a fait figure, deux années avant la grande et historique révolte du Printemps berbère de 1980, de l’idole tant attendue par une jeunesse qui avait manifestement besoin de nouveaux repères et d’un autre porteur des cris et voix des humbles. À côté de la poésie empreinte de sagesse et de philosophie d’un Aït Menguellet, des douces mélodies et de la fabuleuse plongée dans l’histoire auxquelles invitaient les chansons de Idir et de la protest-song à traits intellectuels de Ferhat, la voie ouverte par Matoub Lounès empruntait les raidillons du gémissement sans voile, de l’expression débridée et des rêves fous de toute une génération qui voulait en finir avec le système despotique qui avait ligoté les libertés, confisqué l’identité du pays et pris en otage le sort de tout un peuple.
Le poids des mots et le courage des idées s’imbriquent, chez Matoub, presque en contraste, avec une sensibilité débordante dont tous les mélomanes et les âmes ouvertes à la poésie se délectent passionnément.
Il a su dire l’angoisse, les peurs et les espoirs de la jeunesse kabyle ; il a su adresser à cette même jeunesse le message d’une volonté irréfragable de remonter la pente de l’histoire, de briser les chaînes de la sujétion et de s’inscrire résolument dans la modernité.
Matoub Lounès a vécu assez intensément les moments les plus cruciaux et les heures les plus chargées d’interrogations de l’histoire de l’Algérie post-indépendance pour pouvoir nous en communiquer toute la substance et toute la tragédie ainsi que pour nous en susurrer l’espoir immarcescible qui leur est consubstantiellement lié.
“Né Kabyle, mon nom est combat ! Si l’esprit de l’union s’émousse, je l’affûterai”, chantait-il. De ce serment contenu dans l’un de ses meilleurs albums, Matoub a fait une ligne de conduite. Admirateurs et contempteurs du poète s’accordent sur le parcours exceptionnel de Matoub et sur sa poésie constituant une mémoire essentielle de la société et un mémoire indélébile pour guider les pas des nouvelles générations.
Matoub toujours présent
La Kabylie ne se résout pas encore à vivre sans la voix rocailleuse de vrai montagnard et sans la sensibilité fougueuse de l’écorché vif que fut Matoub Lounès. Sa pesante absence s’est imperceptiblement muée en une formidable et indicible présence auprès d’une jeunesse qui se reconnaissait totalement en lui et qui n’arrive pas encore, bientôt dix ans après son lâche assassinat à Tala Bounane, à faire son travail de deuil.
Plus qu’un simple phénomène culturel exclusivement lié à la chanson et à son mode d’expression, loin du show biz connu sous les cieux agités de l’Occident, l’attachement à l’idole Matoub est un fort symbole, une forme d’identification historique et culturelle, une plongée dans les mythes fondateurs de la Kabylie et un porte-étendard de la résistance à l’oppression et à l’arbitraire.
La vérité est que le travail accompli par les maîtres et les savants (les amusnaw modernes), à l’image de Mouloud Mammeri, pour la réhabilitation et la promotion de la culture berbère n’était pas accessible directement au commun des citoyens.
Bien que Dda Lmulud eût déployé des efforts surhumains au début de l’ouverture démocratique – alors qu’il avait allègrement franchi le cap des 70 ans- pour porter le plus loin possible le message d’une renaissance amazigh, la mission avait bien besoin de médiateurs culturels agissant directement sur le terreau social existant sans sophistication intellectuelle ni complication conceptuelle. Ce fut le rôle joué naturellement par les hommes d’art et de culture de la trempe de Matoub Louenès.
Avec les mots simples de la tribu- auxquels il redonna sens et puissance, il parvient à toucher toutes les franges de la société par ses belles métaphores, ses colères justifiées ou circonstancielles, ses envolées lyriques, ses poésies épiques et ses mélodies alliant authenticité et originalité.
Matoub devint un mythe de son vivant auprès des jeunes Kabyles à la recherche de repères et de confiance en soi. Ses chansons étaient et sont toujours exécutées et répétées dans les fêtes, dans les écoles, dans les ateliers de travail. Elles sont écoutées à la maison, dans la voiture et sur la voie publique.
Elles sont psalmodiées sur le frêne qu’on effeuille, sur l’olivier qu’on gaule et sur les bancs de l’école qu’on boude. Elles sont entonnées à gorge déployée et à poitrine bombée pendant les marches et manifestations. Elles sont susurrées a capella dans les chambres nues d’adolescents chagrinés, dans les cuisines de jeunes filles déscolarisées et dans les turnes et piaules silencieuses des cités universitaires.
Aucun espace public ou privé n’échappe à la matoubania. Son assassinat a été ressenti comme l’un des plus grands drames qu’ait eu à connaître la Kabylie depuis l’indépendance du pays. Il faut avoir un cœur d’airain et une foi qui ébranle les montagnes pour ne pas désespérer, pour ne pas faillir, pour ne pas défaillir.
Et c’est tout l’enseignement de Matoub, allant dans le sens de la pugnacité, de la bravoure et du dévouement total, qualités que s’est appropriée nouvelle jeunesse de Kabylie pour forcer les horizons à s’ouvrir et le destin à s’accomplir.
Tarwa L’hif ou le “bateau ivre”
Le texte de A Tarwa L’hif est sorti en 1986 dans un album qui compte trois autres chansons. Il s’étale sur environ une demi-heure, occupant ainsi une face complète de la cassette. La sortie de l’album a eu lieu une année après les événements de 1985 que l’historiographie nationale n’a pas encore bien mémorisés. Pendant les jours torrides de l’été de cette année où fut commémoré avec un faste indécent le 23e anniversaire de l’Indépendance, des militants politiques et associatifs activant dans la clandestinité imposée par le parti unique ont été arrêtés et emprisonnés dans le pénitencier de Berrouaghia. Ils furent des dizaines : fondateurs de la Ligue algérienne des droits de l’homme, membres de l’Association des enfants de chouhada, membres du parti clandestin le MDA,…etc. Déjà, lors de la journée de l’Aïd El Adha, à l’aube, la caserne de police de Soumâa à Blida fut investie par les éléments islamistes appartenant à la branche de Bouyali et Chabouti. Ils emportèrent des armes et se replièrent par la suite sur les monts de l’Atlas blidéen entre Larbâa et Tablat. Les services de sécurité ne viendront à bout de ce groupe que quelques mois plus tard. De son côté, l’élite kabyle a été étêtée et la presque totalité des activistes ont été arrêtés (Ali Yahia, Saïd Sadi, Hachemi Naït Djoudi, Ferhat Mehenni,…).
Le 5 septembre, ce sera le tour du poète Lounis Aït Menguellet à qui- parce que faisant la collection de vieilles armes dans son domicile- il sera reproché de “détenir des armes de guerre”. Le chanteur sera condamné à trois ans de prison.
A l’étranger, c’est grâce à la présence d’esprit de journalistes français venus couvrir le rallye Paris-Alger-Dakar, qui passait à l’époque par notre pays, que l’écho de la répression a pu franchir les frontières. Des équipes de journalistes de la presse écrite, de la radio et de la télévision ont pu fausser compagnie à l’institution de Thierry Sabine à partir d’Alger pour se rendre en Kabylie afin de faire des reportages sur les manifestations de la population qui demandait la libération des prisonniers.
Cinq ans après le grand réveil de la Kabylie, appelé Printemps berbère, toutes les tentatives d’exercice de la citoyenneté émanant de la société sont écrasées par la machine infernale de la répression de l’État-parti. Les espoirs et les ambitions de la partie la plus éclairée de la société se transformèrent en d’affligeants désenchantements et en de lourdes interrogations.
Cette forme d’impasse politique et sociale aura pour terrain d’expression idéal la chanson. Chez Aït Menguellet (l’album Asefru) et Matoub (l’album Les Deux compères), les événements et les questionnements qu’ils charrient transparaissent ouvertement ou en filigrane selon le style de chacun de ces deux poètes. C’est après Les Deux compères que Matoub produira A Tarwa L’hif. Le texte est bâti sur une logique mêlant la narration et la réflexion, le présent et le passé, le destin individuel et le destin collectif. L’on a rarement vu un texte aussi dense et aussi synthétique prendre des développements tentaculaires au point de mêler les détails de la vie privée du chanteur aux grandes préoccupations du pays, voire de l’homme en général.
Le désenchantement se lit de bout en bout tout au long de ce texte. L’auteur revient de ses illusions en mettant en relief le craquellement des amitiés militantes face aux appâts dressés par le pouvoir politique. Le jeu du sérail est vraiment serré ; il crée des déchirures et sème la zizanie dans le corps de la société qui lui paraît comme un ennemi en puissance, voire en acte. Suivent alors les échanges d’accusation, de calomnies et d’invectives. La méfiance règne en maître, et le maître de céans, le prince pour bien le nommer, se met en spectateur, jouissant de ces prouesses et jubilant d’ivresse de pouvoir.
Pour exprimer la complexité d’une telle situation, Matoub Lounès a eu recours à une voie de narration qui prend les allures d’une véritable épopée. Dans toutes les scènes qu’il a eu à présenter, il donne l’impression- voire une nette image- que sa personne est mêlée, parfois enfoncée jusqu’au coup, dans cette terrible aventure du pays. Infortune, exil, abandon de la famille, mobilisation forcée pour des causes étranges et étrangères par la volonté du prince, déréliction humaine. Tout cela suit la trame et les péripéties d’un récit d’un individu auquel s’identifie le chanteur.
On retrouve aisément les grandes préoccupations exprimées par Matoub dans d’autres chansons politiques antérieures, comme on retrouve aussi, émaillant le texte par-ci par-là, des thèmes développés par Aït Menguellet, Ferhat Imazighène Imula ou inspirés de la mémoire et de la culture populaires. Mais la verve et le mordant de Matoub a donné à la chanson des couleurs et des accents particuliers.
La tendance prononcée de Matoub pour une rhétorique et une emphase kabyles insérées dans un contexte moderne est ici confirmée et consacrée. A partir d’éléments de la culture populaire, il construit une sentence telle que celle-ci : “La laine qui est blanche, si elle était portée par des lions et non des brebis, rares seraient ceux qui en porteraient la tunique”.
Le désillusionnement issu du non aboutissement des luttes engagées par la société et son élite pour l’émancipation citoyenne et le recouvrement des droits culturels a entraîné avec lui des goûts d’amertume que l’on retrouve dans la plupart des chansons kabyles à partir de 1981 : Tivratin, Askuti, Arrac n’Ldzaïr de Lounis Aït Menguellet et toute une série de chansons de Matoub ont essayé de décrypter les tares et les failles de la société qui ont fait que ses luttent n’aboutissent pas. Intérêts personnels divergents, appât du gain, corruption et d’autres ‘’vices rédhibitoires’’ qui donnent une image peu flatteuse de soi. Aït Menguellet disait que “ce sont vos propres figures que vous redoutez de rencontrer (en vous regardant dans le miroir)”. Le mal, en quelque sorte, est en nous. Mais, la critique du pouvoir tyrannique, “corrompu et corrupteur” et se voulant éternel est plus que jamais argumentée et mise en avant.
Le mal se trouve plus généralisé et plus insidieux que l’on a tendance à le croire. Il ne se limite pas aux sphères du pouvoir. C’est l’organisation de la société et la culture dominante qui tracent les limites du “raisonnable” et du “politiquement correct”. Là où le pouvoir de l’argent évince les valeurs ancestrales de vaillance et d’honnêteté, il ne reste que des caricatures de la morale.
A la recherche de la vérité, le personnage de A Tarwa L’hif se démène et se fourvoie. “C’est la vérité blanche comme suaire qui fait de moi que dans tous ces pièges je me perds”, dit-il.
Le règne de la médiocrité et la marginalisation des compétences et des valeurs sûres est un mal qui ronge la société depuis l’Indépendance du pays : “Ô malheur, ô désastre que la vie nous offre ! Les sots deviennent des astres et l’homme bon traîne encore”.
La reconnaissance des hommes de valeur ne vient, quand elle vient, qu’après leur disparition : “C’est après qu’il meurt qu’on accorde à l’homme sa valeur”. Mais, ajoute Matoub, à quoi cela va servir ?
“Même si de son vivant
On le prenait pour un sot,
Aujourd’hui si on l’orne de beaux mots,
On sait qu’il est perdu à jamais.
Avec un amas d’ignominie
Semée de misère et d’infamie.
Il était à bord d’un vaisseau trouble,
Mit le pied dans une mer profonde.
Pris par l’onde ;
Son exploit devient proverbial”.
Le texte est plein de références à l’histoire politique récente de notre pays.
Les allusions à certains faits réels sont très visibles : assassinats d’hommes politiques, marginalisation, vengeance,… “Combien de ceux qu’ils ont étranglés à qui, vivants, il devaient allégeance et vivats !”.
La verve et la rage de Matoub de vouloir dire, communiquer, exploser (ad ibbaâzaq !) sont sans doute contenues dans cette envolée courroucée :
“Écoutez-moi bien, ô vous que je connais :
Si vous voyez que je me trompe,
Sur ma tombe, vous pouvez cracher”.
Contrairement au style pondéré d’Aït Menguellet (“Si vous voyez que je me trompe, rendez-moi au droit chemin”, dit-il dans Tivratin), Matoub enfourche une monture fougueuse chez laquelle le mors et la bride sont tous les deux lâchés. Ce style ‘’irrévérencieux’’ exprime en fait une très grande sensibilité du chanteur. Cela est valable pour toutes les parties de la chanson où la vie privée du ‘’protagoniste’’ se trouve mêlée de force à la philosophie et l’architectonie du texte.
“Consolez-vous, chers parents,
Puisque la vague du temps
M’a ravi à vous.
Ceux-là que nous supposions instruits,
Une belle fraternité,
Aujourd’hui me mettent à l’index.
Ils se sont concertés sur mon nom
À le souiller pour de bon
Qui l’entendra frémira.
Ainsi, la vie m’a réservé
Une place parmi les chiens
Qui me dévoreront à leur faim’’.
Et c’est en explorant la vie intérieure des personnages et leur statut social que Matoub fait l’usage le plus subtil et le plus étendu des figures de la rhétorique (métaphores, allégories, paraboles,…) au point de vouloir nous embarquer dans un périple romanesque où sont décrits les moments de l’assemblée de village où le personnage est rejeté et méprisé par ses pairs, le vaisseau imaginaire qui l’emportera sur une mer en colère vers une destination inconnue, le message de divorce envoyée à sa femme, etc.
Avec A Tarwa L’hif, c’est à un véritable voyage que nous invite Matoub dans les dédales de l’organisation de la société, dans les arcanes souillés du pouvoir politique et du pouvoir de l’argent et, enfin, dans les labyrinthes et les tourments de la vie individuelle. Dans tous ces jeux d’intérêts et de guerre éternelle où l’homme est vu comme l’ennemi de l’homme, Matoub, comme Aït Menguellet dans Ammi, dresse l’amère sentence : L’imposture mène notre monde. Dans le corpus de la chanson kabyle à texte, A Tarwa L’hif prend une place particulière à côté des grands textes d’Aït Menguellet et constitue de ce fait une des réalisation majeures de la littérature kabyle moderne.
Amar Naït Messaoud
