Le lionceau devenu…IZEM

Par Djaffar Chilab.

L’homme se revendique montagnard. Il en tire une grande fierté de la haute Kabylie qui l’a enfanté. Il a pourtant vu le monde dans un milieu citadin, à Tizi Ouzou-ville, un certain 11 août 1963. Mais il se réfère aux Ath Hag, une bourgade perchée sur les hauteurs des Ath Irrathen d’où sont originaires ses parents. Le sens des responsabilités, il l’héritera dès son enfance, étant l’aîné d’une grande famille qui a évolué longtemps dans l’indivision. « Quand j’y pense je ne sais maintenant si je dois dire que j’ai joué de malchance ou peut-être que ça m’a aidé à me forger… Aujourd’hui, je me retrouve assez chauve pour mon âge mais je me plais bien comme je suis. J’ai peut-être perdu plus qu’il n’en faut de cheveux mais l’esprit est resté intact. Celui d’un montagnard. Et même à New York je ne changerai pas », commente t-il. Belaïd a abandonné les études en 1979, au niveau 4ème AM. « J’étais pourtant un bon élève, j’étais très fort en mathématiques et j’ai fini par me consacrer pleinement à la calculatrice… de la boutique familiale. J’avoue qu’en dehors des calculs tout était pour moi une corvée. J’ai tenu ce que j’ai pu pour faire plaisir aux parents ». A l’époque, les Djermane n’avaient pas encore l’édition mais juste une échoppe de disques. « Ce n’est qu’après que mon oncle Meziane la créera. J’étais encore jeune mais ça me passionnait. Je le collais presque tout le temps et j’ai beaucoup appris avec lui. Certes, je n’ai jamais saisi comment monter une phrase poétique, de ce côté-là j’étais comme bétonné mais j’ai vite développé une oreille musicale. A force de fréquenter les artistes, chacun a son talent, vous n’avez pas besoin de naître Beethoven pour détecter le meilleur du moins mauvais ». C’est tout clair, le petit Belaïd grandira et verra vite grand au point de passer carrément pour un associé de son oncle qui finira par définitivement lui céder la boite. « A un certain moment, on avait des avis divergents sur la gestion et il fallait trancher sur la décision. Je l’ai laissé choisir et il a fini par se retirer. Lui, il avait une autre affaire en parallèle et je dirais aussi que par rapport à son âge, il était peut-être blasé par le métier. Et c’est comme ça que j’ai repris l’édition avec mes frères. Elle est, d’ailleurs, jusqu’à aujourd’hui, notre boite familiale ». Le divorce avec l’oncle remonte à 1998, après la mort de Matoub Lounes.

« Ma première édition, « Rouhed Anmouali » de FahemBelaïd fera ses grands débuts en solo dans l’édition en prenant en main le fameux succès « Rouhed Anmouali » de Fahem en 1993. Depuis, des noms et non des moindres de la chanson kabyle, se sont succédés chez lui pour ne plus jamais quitter la boite. Entre temps, Belaïd a bien entendu grandi même en privé. Il s’est marié à l’âge de 27 ans. « On m’a eu trop jeune de ce côté-là. Ma fille est déjà une grande femme que j’aime autant que sa maman et mon autre fils qui est aussi un petit homme. Voilà. Mon plus grand bonheur est en eux. On dit qu’avoir un garçon et une fille c’est le choix du roi, moi je m’incline devant la reine qui me les a donnés. Je lui dois beaucoup de ma réussite, comme à mes frères d’ailleurs ». Sa première naissance il l’a eu en 1990. C’était Tassadith. Aziz est venu élargir la tribu en 1995. Chez Belaïd, la famille c’est quelque chose de sacré. Et son travail l’est autant. Il a aussi beaucoup de respect pour ses partenaires artistes. Avec certains d’entre eux, il a presque formé une autre famille, son autre famille. Mais « sur le plan professionnel, je ne fais aucune différence. Les affinités c’est autre chose. Je n’aime pas trop mêler les torchons et les serviettes. Car ce n’est pas vrai, je ne peux dire que tous les artistes sont mes amis ». Parmi ces derniers, un particulièrement sort du lot. Il s’agit de Lounes Matoub avec lequel il a presque tout partagé. « Mes amis, tout le monde les connaît. Je suis quasiment tout le temps en leur compagnie, et je n’ai pas besoin de citer de noms même s’il est vrai que de son vivant avec Lounes c’était très particulier. C’était un frère. Il a contribué à hisser le nom de l’édition. J’étais avant tout un fan à lui. Ma première approche avec lui je la dois à deux autres amis : Hacène Ahres et Hamid Sadmi. C’était je pense en 1993 et on n’avait jamais rompu jusqu’à sa mort « . Belaïd verra Lounes pour la dernière fois, trois jours avant le jour fatidique.

« Matoub a failli me faire pisser dans mon pantalon »Le rebelle est allé le voir chez lui. Ils seront rejoints par l’inévitable Sadmi et l’aîné des frères Amaouche qui les surprendront autour de la table familiale. « Avant de me quitter, Lounes m’avait tiré vers lui pour me serrer contre sa poitrine et m’a dit droit dans les yeux : « Je t’aime et je te fais confiance ». C’était les derniers mots qu’il m’avait tenus et ils raisonneront toujours dans mes oreilles. C’est vrais que ce jour-là il était très adroit dans ses paroles mais j’étais loin d’imaginer que c’était ses derniers mots pour moi. Mais, sinon Lounes était toujours un grand plaisantin ». Belaïd se souvient d’ailleurs comme aujourd’hui de ce jour où son ami a failli le faire pisser dans son pantalon. Ce jour-là, Lounes est passé le prendre chez lui pour remonter ensemble sur Beni Douala. En cours de route, juste avant d’atteindre Taourirth Moussa, les deux hommes décident de marquer une petite halte, le temps de se désaltérer sur le bas côté de la chaussée. Belaïd raconte qu’ils s’étaient installés derrière la Mercedes, à côté du coffre où ils avaient embarqué une caisse de bière. Au fil de la discussion, Lounes orientera son ami vers la boite à gants du véhicule pour prendre un master, un nouveau produit de Amar Koubi qu’il lui proposait pour l’éditer. « C’est alors que j’étais pris par la cassette, Lounes s’est saisi de son fusil et a tiré dans le vide. J’ai tout lâché et filé dans le ravin sans regarder derrière. La suite, vous l’imaginez, lui, il était en délire mais moi, j’ai failli pisser dans mon pantalon. Je pensais que c’était eux…  » D’habitude plus conciliant, mais cette fois-là, Belaïd avoue n’avoir pas du tout apprécié la blague de son pote. Il le lui fera savoir à sa manière. Mais une fois la colère passée, tout le monde fait comme si de rien n’était. C’est aussi ça les amis. « Il n’avait pas que de bonnes choses. Moi non plus d’ailleurs. Mais bon, avec lui c’était toujours fort « . Belaïd cite aussi d’autres noms pour renouer avec le travail, la boite… Il évoque entre autres Zedek Mouloud, Athmani, Hacène Ahres qu’il met en exergue pour le présenter comme un cadre de la boite. « Mais c’est sûr qu’il y en a d’autres. Je ne pourrais citer tout le monde, mais qu’ils sachent tous que la boite existe par eux, voilà ».

Vivre au milieu de Lounes et Lounis« Aït Menguellet, on devait travailler ensemble bien avant la mort de Lounes. Il faut que les gens sachent qu’entre les deux, il n’y a jamais eu quelque chose de grave. Ce sont les gens qui gravitaient autour, qui ont toujours créé la zizanie mais sinon au-delà de tout ce qui s’est dit, Lounes Matoub avait beaucoup de respect à Lounis contrairement à ce que pensent certains. Il m’a d’ailleurs de son vivant toujours conseillé de travailler avec lui. Il me disait qu’il n’y a pas une autre Kabylie qui pourra enfauter un autre Aït Menguellet. De là où il était, même s’il y’avait à chaque fois une distance qui les séparait, Lounes était admiratif de la poésie d’Aït Menguellet. Pour lui, il n’y avait rien à dire là-dessus : Depuis Si Moh Ou M’hend, il est le seul à émerger. C’est une grande reconnaissance. Malgré leur différent, ils étaient conscients qu’ils avaient le même idéal « . A-t-il un jour tenté de se mettre au milieu pour dénouer le « conflit ». « Franchement non. Et puis à cette époque-là, je n’avais pas la même relation que j’ai aujourd’hui avec Lounis. En toute sincérité, je ne me suis jamais mêlé. Je me tenais debout, je voyais de loin, et même si je voyais le différend monter par l’entourage de mauvais goût, je considérais que ça ne me concernait pas. Pour moi l’essentiel c’est qu’ils n’ont jamais oublié qu’ils sont deux frères de sang. Maintenant des différends superficiels ça a toujours existé entre les hommes et les femmes ». Ainsi témoignait-il de sa relation avec les deux hommes. Une relation qu’il confesse néanmoins qu’elle était plus stricte, ça raillait moins avec Lounis. C’était au tout début de la connaissance. Mais après, ça a fini par venir. La relation a maintenant près de quatre ans. « Lorsque je l’ai approché pour la première fois je tremblais des pieds jusqu’à la tête. C’est comme si je me postais devant une immense pyramide. Il dégageait quelque chose de terrible. Je peux appeler ça de la personnalité, du charisme, mais il y a sans doute plus. Quelque chose propre à lui que ne lui partage personne. Et le mythe est continuellement présent. Maintenant il s’est trouvé certains qui ont tenté de le souiller. Ça ne m’étonne pas même si ça me désole. Je les mets dans le même panier que celui qui a sali la fontaine du village de ses excréments pour se faire connaître… Mais ce n’est possible de dire du mal de Lounis. On doit le protéger. Il ne faut pas être ingrat ni amnésique envers ce repère. Ça serait se renier ». Sa toute première rencontre avec lui, il la qualifie pourtant d’accident de parcours. Sans doute il voulait l’imputer au hasard car il ne regrette absolument rien. C’est en 1994, à Paris, dans une cafétéria du 18ème arrondissement qu’il lui a été présenté par Ouahab, un cousin du chanteur. « J’étais plus jeune, et ses premières paroles m’ont troublé. Je n’avais pas cherché à lui répondre, j’étais tellement sonné que je ne savais plus… Aït Menguellet était là et il me parlait à moi… mais attends, c’était quelque chose d’immense. Je me souviens juste qu’à ce moment-là, j’ai serré de toutes mes forces mon verre pour ne pas le lâcher ».

Ahres le pilier, Khaled et Mami des rêves à… produireCe respect, il ne risque pas de le perdre pour son idole même s’ils leur arrivent aujourd’hui couramment de se raconter les blagues les moins indiquées… « Avec Hacène aussi, on est très proches. Il est tout dans la boite. On a presque grandi ensemble. Lui, il est de Adhni, et moi d’Ath Hag. On partage le même patelin, et la vie de tous les jours même si lui est allé s’installer à Alger entre-temps ». Désormais ils se sont retrouvés même la-bas puisque le petit Belaïd a allongé ses bras pour tenir lui aussi la capitale où il a créé son autre édition : IZEM-PRO. Son lancement, il le fera coincider avec l’anniversaire de Lounis Aït Menguellet, le 17 janvier qui représente aussi la sortie du dernier album du « Sage ». « Je me suis installé à Alger beaucoup plus par militantisme, pour aider à faire sortir notre culture de notre région ». Des bêtises, et des regrets dans la vie, il en a commis aussi, et il n’y trouve aucun complexe à faire son mea culpa : « Aujourd’hui si je pouvais remettre les choses en arrière, je n’aurais pas pris 40% des chanteurs que j’ai produits ». Bélaïd fait référence à ces non-stop purement commerciaux. « Certains se sont beurrés avec arrogance et sans scrupule sur le dos des autres. Je n’ai rien contre à ce que quelqu’un reprend une chanson pour la ressusciter, en hommage à son auteur… Même Matoub l’a fait. Mais pas dans les conditions qui sont celles d’aujourd’hui. On n’a plus à faire à des artistes, ils n’ont rien de ça, mais à des commerçants. Et j’ai juré de ne plus me mêler dans ce bazar. Ce n’est pas moi qui les enfonce, c’est le temps ». Son avenir il l’ambitionne en grand avec les grands : Ouvrir des antennes à sa boite mère à Oran, Annaba, Béjaïa, et pourquoi pas produire les Khaled, Mami… Décidément le lionceau devenu… IZEM veut rugir au plus loin.

D. C.