Rêves Des Vies Médiocres (Nouvelle)

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Par Salomé Novice

L’Orage voyait mal dans l’Orage.. La fumée cherchait son propre mirage.. Le livre voltigeait en miettes de papier autour des vestiges et de la raison sidérée.. Le cœur s’était évaporé à l’instant même où il a commencé à battre.. Questions troublantes s’étaient mises à se tracer sur les nuages noirs ; et le ciel et l’esprit, ne se reconnaissant plus, décidèrent d’engendrer la Grande Tempête.. L’homme fut ainsi vidé de son essence… et ainsi commença la fable !

Fable sans délire est semblable à femme sans chevelure. Pour que la fable soit, il faut que la langue se taise et la terre accouche d’un silence capable à lui seul d’expliquer l’inexplicable.. Pour que l’Homme soit, il lui suffit d’écouter la tempête et réaliser, de la sorte, son vieux rêve : celui d’exister… réellement !

Nul besoin de traduire ça à ceux qui ne le comprendront pas dès la première lecture. Ceux-ci ne sont que des ombres tremblantes face à la tempête. Ceux qui me comprendront sont les Hommes qui, dès qu’ils flairent l’Orage, se couchent et se laissent emporter par sa lugubre symphonie. Ce sont ceux-là qui auront des yeux pour lire, des oreilles pour écouter, une bouche pour goûter au venin délicieux et mortel. Amoureux de leur propre Néant, victimes de l’absurde étonnement, ils dégustent et comprennent le secret de l’Orage.

Te souviens-tu ? Nous étions tous les deux dans cette grotte, attendant la Révélation avec cet étrange sentiment qu’elle ne viendra pas, cet étrange plaisir de savoir qu’elle ne viendra pas et cette étrange douleur naissante du plaisir de savoir qu’elle ne viendra… jamais !

Tous les deux, nous l’attendions quand même, comme des prophètes confiants et résignés. Car prophètes, nous l’étions, mais point de dieu !

Pourquoi alors ? Une étrange question ! Et le plus étrange c’est que les ombres tremblantes lui ont trouvé maintes réponses au gré de l’imagination et de l’ignorance ! Mais dans cette grotte, autour de ce feu, nous ne pouvions que rire de leurs réponses abjectes… Rire ? C’était encore la meilleure réponse !

Te souviens-tu ? L’Orage frôlait amoureusement la grotte, il nous clignait de l’œil et nous saluait d’un geste enfumé de la main. Un sourire amer se dessina alors sur nos lèvres : « Pourquoi ne daigne-t-il pas rentrer ici ? Pourquoi s’en va-t-il ailleurs pour ruiner les vieilles demeures des ombres tremblantes ? Ô ! Saint Orage ! Toi qui… ». Et notre prière fut interrompue par le tonnerre. Ensuite, le silence régna et nos regards se perdirent dans l’obscurité.

Oui ! Tu te souviens certainement ! Car c’est en ce jour-là que tu as senti l’amour : beau et orageux, pénétrant ton absolu et éclairant notre taverne. L’amour qui ne dit mot à ce moment-là ; respectueux et contemplateur, il comprit que l’heure était grave et le silence vital afin de mieux savourer l’étonnement, la complexité et la splendeur du moment éphémère… éternellement éphémère ! Eve, en nous regardant, croqua la pomme. Et nous comprîmes alors que la création de la femme avait une seule et unique raison : que Adam trouve à qui coller le tort de la disgrâce divine !

En nous regardant, Caïn tua Abel. Et nous comprîmes alors que le premier crime commis sur terre ne fut guère ce fratricide mais plutôt celui d’avoir souhaité et eu des enfants !

En nous regardant, l’espèce humaine se multiplia et se mit énergiquement à creuser sa propre tombe, laquelle les abrite jusqu’à maintenant sans qu’ils ne se rendent compte. Pauvres ombres tremblantes, sans-patrie, éternels égarés…

Non, la Révélation ne tardait pas à venir. Elle n’allait jamais venir ! Nous le savions mais nous donnions l’impression de l’ignorer ! Tromperie presque parfaite !

Sauf que l’Orage, Seigneur de toutes les vérités et de toutes les illusions, se rappela soudain de nous.

Les sept dormeurs, point nous ne l’étions. Les sept merveilles disparaissaient dans le brouillard. Les sept cieux se fermaient l’un après l’autre. Les sept mers s’évaporaient au cœur d’une bulle.

Lorsque l’Orage, le Seigneur de l’Absolu, nous arracha avec la grotte, tu me regardas, et sur tes lèvres se dessina un sourire : celui de la Prophétie, et de tes lèvres jaillit une lumière : celle de la Révélation.

* * *

Quand je me suis réveillé, je t’ai vu dans la chambre des enfants, donnant le sein au nourrisson et caressant les cheveux de la fillette.

Tu m’as regardé et sur tes lèvres se dessina un sourire insignifiant, et de tes lèvres jaillit une mauvaise haleine !

S. N.

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