Des martyrs d’Illiltène enterrés dans des fosses communes

Dix-sept mai 1957, un accrochage s’est déroulé au lieu dit Assif Idharissene, qui s’est soldé par la perte de 20 moudjahidine tombés en martyrs dont 11 du village Aït Aïssa Ouyahia. Du 9 au 13 août, une attaque des troupes de l’armée coloniale conduite par le général Massu, contre un groupe de moudjahidine qui veillai sur des armes acheminées par le colonel Amirouche via la Tunisie, sur un rochet dit Ifri n’Bazooka, s’est soldée, après 5 jours de siège et de bombardement contre leur cache, par l’exécution sommaire d’une trentaine de résistants dont 18 sont du village Ait Aissa Ouyahia.

Depuis ces deux événements ayant coûté la vie à plusieurs combattants de la Révolution algérienne, leurs familles n’ont toujours pas récupéré leurs dépouilles pour les enterrer dans le respect et la dignité. Vendredi 4 juillet 2008, le wali de Tizi-Ouzou El Hocine Mazouz, accompagné d’une forte délégation, inaugure une stèle commémorative au village Aït Aïssa Ouyahia, chef-lieu de la commune d’Illiltène. Le monument, érigé aux frais des villageois, comprend une grande plaque commémorative sur laquelle sont transcrits les noms de 58 martyrs du village.

Autour de la cérémonie de recueillement, il était impossible de deviner si au moins un des membres de la délégation dans laquelle figurent le directeur des moudjahidine, celui de la culture ainsi que celui des affaires religieuses, est au fait de ce qui s’apparente à un scandale: des martyrs de la Révolution reposent à ce jour dans des fosses communes sans le moindre indice mémorial.

La cérémonie d’inauguration fut grandiose. L’incompréhension et la consternation de l’ensemble des villageois l’est également. Des villageois qui ne comprennent toujours pas le sort de leurs martyrs laissés en proie à toutes sortes d’agressions sauvage.

En effet, lors de notre ascension vers le lieu dit Ighzer Ouvawal (la rivière du chêne noir) qui culmine à plus de 1400 m d’altitude, notre étonnement était si grand, si fort : des traces témoignant de l’existence de charniers où furent enterrés, à la hâte, les martyrs de l’exécution sommaire opérée par le général Massu le 13 août 1957, sont à peine visibles.

 » Ici sont enterrés quatre chouhadas et dans cet autre il y en a 13, » nous dira Kaci Oumouhand, fils de chahid. Son défunt père figure parmi ceux enterrés dans cet endroit. Il nous cite tous les noms des martyrs qui s’y trouvent aux côtés de son père tombé au champ d’honneur alors qu’il était âgé de 27 ans.

Les traces des charniers au grand jour

 » Ceux qui sont enterrés ici ont été ramenés vivant de la grotte d’Ifri n’Bazooka après qu’ils s’y étaient délogés par la force aérienne coloniale qui avait utilisé des armes non conventionnelles. Arrivés à cet endroit, ils étaient sommairement exécutés sous l’ordre du général Massu qui avait conduit, à l’époque, l’opération. Ce n’est que le lendemain que leurs corps furent enterrés à la hâte par des femmes du village.

Aujourd’hui leurs ossements sont la proie des bêtes sauvages qui les piétinent à leur passage par la « , témoigne encore Kaci. Les villageois, à la recherche d’une parcelle de terrain pour ériger un cimetière pour leurs martyrs, comptent énormément sur l’apport de l’Etat pour pouvoir déplacer les dépouilles et mettre des noms sur chaque une d’elle.

Un travail d’identification qui ne peut s’en passer des testes ADN, s’avère ainsi nécessaire pour que tous les martyrs enterrés hâtivement durant la Révolution puissent bénéficier d’une sépulture digne. Une dignité que les At Illiltène recherchent en effet depuis l’indépendance du pays.

Ces villageois, à qui nous avons rendu visite le week-end dernier, clament leur droit à plus d’égard et d’attention de la part des pouvoirs publics.  » Durant la guerre de libération, nos parents ont farouchement résisté à Massu qui avait conduit l’opération jumelles, aujourd’hui, nous devons faire face à la démission de l’Etat sur tous les plans « , nous dira-t-on au village. Nos interlocuteurs nous ont tous raconté leur calvaire pour se faire alimenter en eau potable grâce à la quête des villageois et de sa diaspora à l’étranger.

La commune aux 800 martyrs

Une conduite ramenée de fin fond de la montagne, sur une distance de 4 km ayant coûté la bagatelle somme de plus d’un milliard de centimes sans la moindre contribution de l’Etat.

 » Lors de la guerre de Libération, des répressions monstrueuses ne cessaient de s’abattre sur nos parents, sur toute la population d’Ait Aissa Ouyahia qui avait été déportée maintes fois. Et à chacun de ses représailles, l’ennemi ne ménageait pas ses efforts pour torturer, incendier les maisons, abattre le cheptel, piller, intimider et fusiller.

Nous tenons à rappeler que notre village qui comptait 50 foyers déplore 58 martyrs « , témoignent amèrement les villageois.

A signaler que la commune d’Illiltène, située aux frontières administratives avec les wilaya de Béjaïa, via le col Chellata et de Bouira via le col Tirourda, est cassée deuxième région en nombre de martyrs après Ifri-Ouzellaguen (Béjaïa). En 1962, un recensement faisait état de 800 martyrs sur un ensemble de 3500 habitants.

M. A. T.