Du pain béni pour les parents

Leur parcours, souvent tumultueux, fait d’eux des marginaux en devenir, des délinquants en puissance. Il seraient devenus des desperados que cela n’aurait épaté personne, ces jeunes que l’école déverse dans la rue par fournées. Pourtant, d’aucuns parmi ces victimes expiatoires d’un système scolaire anarchique, en déployant des trésors d’ingéniosité, ont storiquement forcé la main au destin. C’est déjà une prouesse en soi que d’échapper aux pièges des fléaux sociaux quand on est en plein déréliction, en proie à tous les enlisements. Exercer une activité rémunérée en est une autre, qui suscite respect et admiration. Garçon de café, marchand de légumes ou vendeur de menu fretin, ces jeunes plein, de témérité, ne rechignent devant aucun obstacle pour tirer leur épingle du jeu et se faire du pognon.  » Je travaille ici depuis plusieurs mois et les choses se passent plutôt bien », témoigne Sofiane, engagé comme vendeur de patates aux abords de la RN 26. De son propre aveu, ce mioche d’à peine 16 ans, bosse  » pour avoir la paix et aider ses parents sans ressources.  » Djamel, joyeux luron, travaille dans une gargote- un fast-food pour les snobs. Son indécrottable optimisme jure avec les conditions de travail très peu orthodoxes.

Pas de quoi s’infatuer en fait quand on trime plus de dix heures par jour pour des clopinettes et que, par dessus le marché, on doit subir, sans brancher, la mauvaise humeur du chef.

Mais qu’à cela ne tienne. Djamel s’accroche vaille que vaille à son gagne-pain.  » Je ne dis qu’il vaut mieux être mal payé que pas du tout. Quant aux coups de gueules, on finit par s’y faire », analyse-t-il, avec beaucoup de philosophie. Faisant partie d’une kyrielle d’enfants, menés à la trique par leur brute de géniteur, Yacine éjecté prématurément des bancs de l’école, s’est improvisé vendeur de babioles. Crasseux et un tantinet embouché, notre commerçant en herbe n’en parvient pas moins à empocher des dividendes et même à tirer gloriole de cette activité puisque, avance-t-il,  » il m’arrive souvent de refiler de l’argent au « vieux » et même à prendre en charge une partie des dépenses familiales.  » D’autres jeunes aussi entreprenants, nous ont juré s’être, en vain, battus jusqu’au trognon pour dégoter un travail salarié. Un fantasme longtemps caressé mais dont ils semblent enfin être revenus. Du soupirail de cet espoir déçu, ne valait-il pas mieux emprunter d’autres sentiers, fussent-ils les plus escapés, plutôt que de sombrer dans la déchéance?

B. B