La Dépêche de Kabylie : Pouvez-vous nous relater en quelques mots vos débuts dans la chanson ?
Moh Oubelaid : J’ai enregistré ma première cassette en 1993, et à partir de cette date, je produisais presque chaque année. Mais, ces dernières années, je produis une cassette toutes les deux années.
Bien avant que j’enregistre en 1993, j’avais enregistré un autre album, que j’avais seulement remis à la Radio nationale.
Comme vous le dites, ces dernières années, vous ne produisez qu’un seul album par deux années, peut-on en connaître les raisons ?
Réellement, aucune raison ne peut être derrière cela. Des fois on fait des travaux selon les priorités. Lorsqu’ on dit, chanteur, il faut savoir que sont très rares les artistes qui vivent de leur art. Chanter n’est pas un métier chez nous. Aucun chanteur ne peut vivre de son art, sans faire un autre boulot pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. C’est un loisir que l’on fait sans statut, et si vous êtes dedans, vous êtes obligés de persévérer. Le travail que je fais en parallèle me prend énormément de temps.
Sinon qu’est-ce que vous faites dans la vie, et comme vous le dites en parallèle ?
J’ai fais du dessin architectural pour différents bureaux d’études pendant de longues années, mais aujourd’hui, toutes ces agences ont fermé, donc j’ai dû changer de cap pour me retrouver toujours dans le domaine de l’art, avec un ami. En fait, j’ai un studio d’enregistrement.
Sinon, comment êtes vous venu au style de musique qui est le vôtre ?
Au début je ne faisais que chanter. Je me suis lancé dans l’art sans penser à quel style pourrai-je m’adapter, mais à force de travailler, j’apprenais petit à petit pour aboutir dans ce style. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais je me suis retrouvé dans ce style qui n’était pas connu dans la chanson kabyle, mais il était le style de la région en quelque sorte. En Kabylie, certains styles de musique collent aux régions.
Les thèmes de vos chansons sont connus du public. L’amour occupe une place prépondérante dans vos travaux, pourquoi avez-vous choisi ce thème ?
Je pense que les thèmes abordés dans les chansons suivent l’âge de l’artiste. Je veux dire que chaque âge a ses propres thèmes. J’ajoute qu’on ne chante que les choses qui nous touchent, celles qu’on ressent…Pour quelqu’un qui fait ses textes comme moi, les thèmes que je chante ne peuvent être étrangers à ce que je ressens.
Quels sont les artistes que vous écoutez et notamment ceux qui vous ont marqué ?
Je n’écoute pas spécialement un artiste bien précis, mais j’écoute pratiquement tous les artistes kabyles. Comme notre chanson regorge d’artistes, j’écoute les anciens chanteurs. Je suis de ceux qui écoutent les chansons. Cela veut dire que je peux écouter seulement une seule chanson du travail d’un artiste : celle qui me plait. Dans un album, on peut dénicher une chanson qui vous marquera par son texte, son thème, sa musique…
Tout le monde s’accorde à dire que la chanson kabyle a changé. Quel regard portez-vous sur elle ?
La chanson doit être vaste. Elle doit comprendre tous les éléments qui feront d’elle une chanson complète. Même avant cette génération, beaucoup d’artistes ont chanté le style rythmé, puisque c’est de lui qu’il s’agit aujourd’hui. Auparavant, les artistes faisaient du rythmé, comme El Hasnaoui, Matoub et bien d’autres. Le style rythmé existe depuis longtemps dans le folklore kabyle et ce n’est pas cette génération qui l’a découvert ou improvisé, mais avant, un mélange ornait les productions de ces artistes. C’est un mélange que l’on ne retrouve pas aujourd’hui. Avec cette nouvelle génération, on a l’impression que la fête ne s’estompe pas. Elle est organisée en discontinu. La vie est faite différemment. On vit de la joie, de la tristesse…, donc les événements changent, mais faire en sorte que la danse ne connaîtra pas de fin, je pense qu’on est resté figé sur nos fêtes. La chanson rythmée est une bonne chose, dirai-je, mais certains textes ne sont pas à même d’éduquer ou apporter un enseignement au public malheureusement. Lorsque on dit Taqvaylit, on doit comprendre que c’est un tout. Il faut que le contenu et le contenant soit » propre « . Les artistes kabyles ne peuvent pas chanter comme les autres artistes qui chantent dans des langues différentes. On ne chante que les visions de la société.
Qu’a-t-il apporté de bien, ce style rythmé ?
Pour moi, ce style rythmé a apporté une régression. Beaucoup de ces artistes ont trouvé leur vocation dans un style, mais une grande partie d’eux abandonne en milieu de parcours et on le voit quotidiennement. Même topo pour les anciens, la majorité avait abandonnée en pleine carrière. J’ajoute aussi un autre point, celui relatif aux reprises des chansons pour faire des spécial-fêtes. Une fois la réserve de chansons vidée, ces mêmes artistes étaient dans l’obligation de produire. Comme je suis catégoriquement contre les reprises, parce que, et je le pense, une reprise doit apporter du nouveau pour la chanson, sinon, laissons-la telle qu’elle est. Tout cela sans oublier que personne n’a le droit d’imposer à ces jeunes des textes et des styles à chanter. Laissons-leur le temps d’apprendre.
Dans votre dernier album, vous avez composé une chanson sur le thème des reprises, accepteriez-vous que l’on reprenne votre chanson ?
Je n’accepte pas à partir du moment où certains disent qu’ils ont le droit de tout toucher. Si on me demande cela, je peux composer une chanson meilleure que celle qu’on me demande de reprendre.
Sinon, quels sont vos projets ?
Je ne sais pas trop, mais je dirai que nous vivons selon la situation. Elle nous dicte certaines démarches. Ailleurs, l’artiste a la possibilité de faire un programme annuel, mais chez nous, c’est une chose étrangère à notre travail. C’est au fur et à mesure que nous avançons dans le temps, que les choses s’éclaircissent.
Entretien réalisé par M. Mouloudj
