Qu’auraient été le roman et la poésie de Mohamed Dib si on lui enlevait l’âme et le charme tlemcéniens ? Que serait devenue l’œuvre de Malek Haddad sans les fragrances et les couleurs de Constantine ? Quelle que soit la manière- consciente ou inconsciente- dont est utilisé le substrat culturel originel, il donne à l’esthétique générale du texte son identité, son souffle et son halo ; en définitive, il lui confère sa dimension civilisationnelle qui l’inscrit dans la culture universelle.
Le phénomène prend une valeur encore plus prononcée quand les auteurs en question se penchent sur la matière brute de leur culture d’origine pour en réhabiliter les éléments les plus essentiels par les moyens technologiques modernes liés à l’écriture. Si Saïd Boulifa, Bensedira, Taous Amrouche, Mammeri, Feraoun, Malek Ouary,…ont essayé de faire revivre ce patrimoine en en faisant la recension permise par les conditions de leurs époques respectives et en procédant à la traduction française de ces produits. Le résultat obtenu finit toujours par faire des émules tant sont nombreux et diversifiés les pièces poétiques, les contes, les apologues et les aphorismes jaillis des tréfonds de l’histoire culturelle kabyle.
Nous nous souviendrons toujours de cette image de Malek Ouary qui compare un chercheur qui récolte et traduit les textes kabyles anciens à un oiseleur qui met en cage le produit de ses conquêtes, les oisillons vivants ; c’est triste, déplore-t-il, mais il vaut mieux un oisillon encagé mais vivant qu’un oisillon libre et perdu. Dans la même crainte d’une possible altération du texte originel, Mouloud Mammeri parle de la traduction ‘’la moins infidèle possible », sachant, depuis l’Antiquité, que traduire, c’est quelque part trahir.
Parmi les écrivains et hommes de lettres qui se sont penchés sur la littérature kabyle orale, Jean El Mouhoub Amrouche est sans doute l’un des mieux inspirés au vu d’une sensibilité poétique exacerbée par les déchirements identitaires et les fidélités difficilement conciliables. Kabyle, Français, Maghrébin, il a, sa vie durant, essayé de concilier ces diverses ‘’vocations ». Il a pu théoriser cette position dans son Éternel Jugurtha, un essai paru en 1946 dans la revue L’Arche. Jean Amrouche se révèlera un poète d’une grande sensibilité chez qui se joint le souci de la perfection formelle. Ses deux premiers recueils de poèmes, Cendres (Tunis-1934) et Étoile secrète (Tunis- 1937) ont été accueillis par la critique de l’époque comme un événement littéraire majeur en langue française. Il décrit, dans Étoile secrète le poète comme quelqu’un qui a ‘’ancré ses mains aux continents immobiles. /Il est une île dans la mer d’ombre/la tête au sein des étoiles/les pieds emmêlés aux racines de la terre. Dans l’univers où il est dieu/où il est celui qui voit Dieu. / Il a des bras immenses/scellés étrangement à ses épaules étroites(…)On le voit comme une île, immobile/Quand les marées d’hommes obscurs/déferlent contre les flancs. » Comme dira Aimé Césaire, la religion de Jean Amrouche est la poésie. « Il fut en quête d’un langage inaccessible, primordial, celui qu’un mystique comme Ibn Arabi a approché. Pour cela, Jean Amrouche traverse par moment le verbe biblique pour s’enraciner dans une terre méditerranéenne acquise depuis des siècles à l’Islam (Tahar Benjelloun). Petit Kabyle chrétien, j’étais (…) renégat pour les musulmans, carne venduta (viande vendue) pour les Italiens, bicot au regard des Français » écrit-il dans ‘’L’Éternel Jugurtha ».
Langue de la terre et de la mère
Écrivain francophone accompli, Jean Amrouche parle de ‘’monstres culturels » pour définir sa condition double d’héritier de la culture kabyle et d’intellectuel français, de religion chrétienne et de famille élargie musulmane, de créateur qui tient à la fois de l’art poétique berbère et de la littérature internationale, comme le rappelle Daniela Merolla de l’Université de Leyde/Inalco-CRB dans Hommes et femmes de Kabylie (Édisud-2001).
Mais, comme il l’avouera plus tard, il ne sait pleurer qu’en berbère. C’est la langue des intimes profondeurs et de l’insondable moi. C’est pourquoi il a eu une oreille attentive aux légendes, poésies et récits que lui a transmises, de façon naturelle et spontanée, sa mère, Fadhma Ath Mansour Amrouche. Sur ce plan, Jean El Mouhouv constituera le complément incontournable de sa sœur, Taous.
Son Chants berbères de Kabylie parut, pour la première fois, à Tunis en 1939 aux éditions Monomotapa. Ce sont des poèmes traduits du kabyle dont la première motivation, soutient Merolla, ‘’relève du poétique et du spirituel : Amrouche écrit que par la beauté et la pureté des chants kabyles, en tant que création orale des hommes et des femmes qui ont chanté à l’unisson du monde, on peut toucher à l’unité de la création et de l’être, dont on a été séparé par la « civilisation. »
Exil, douleur, sentiment de déréliction humaine ; ce sont là des états et des sensations qui mettent les hommes en ‘’communauté », dans un destin partagé dans l’universelle angoisse : » La grande souffrance de l’homme est d’être – et d’être séparé…La mère qui nous a nourris de sa chair, la terre maternelle qui nous recevra sont les corps qui nous rattachent au non-être, ou si l’on veut, à l’origine ineffable, au Tout dont nous nous sentons cruellement séparés. Ainsi l’exil et l’absence ne sont que les manifestations dans le temps d’un exil qui les transcende, d’un exil métaphysique. Par-delà le pays natal, par-delà la mère terrestre, il faut percevoir l’ombre faiblement rayonnante du Paradis perdu, et l’Unité originelle « , écrit l’auteur des Chants.
Ces Chants recueillis de sa mère matérialisent quelque part ce lien filial, affectueux avec la mère considérée comme un des maillons de la longue chaîne des aèdes de Kabylie. ‘’Je ne saurai pas dire le pouvoir d’ébranlement de sa voix, sa vertu d’incantation », dit-il à propos de Fadhma Ath Mansour. Il ajoute : ‘’Mais, avant que j’eusse distingué dans ces chants la voix d’un peuple d’ombres et de vivants, la voix d’une terre et d’un ciel, ils étaient pour moi le mode d’expression singulier, la langue personnelle de ma mère. »
Poésie souvent anonyme, dite dans des circonstances particulières de la vie dure et austère des habitants de Kabylie, ces Chants ont pu trouver le creuset fertile dans la sensibilité et la plume de Jean El Mouhoub qui en a fait un bréviaire précieux en traduction française.
« [Ma mère] chante à peine pour elle-même ; elle chante surtout pour endormir et raviver perpétuellement une douleur d’autant plus douce qu’elle est sans remède, intimement unie au rythme des gorgées de mort qu’elle aspire.
C’est la voix de ma mère, me direz-vous, et il est naturel que j’en sois obsédé et qu’elle éveille en moi les échos assoupis de mon enfance, ou les interminables semaines durant lesquelles nous nous heurtions quotidiennement à l’absence, à l’exil, ou à la mort », avoue Jean El Mouhoub.
Le verbe truculent des bardes
Tous les thèmes relatifs à la vie des montagnards y passe : complaintes d’exil, chants des berceuses, douleur de la séparation, poids du labeur, instants de méditation,…
» Éboulez-vous montagnes
Qui des miens m’avez séparé,
Laissez à mes yeux la voie libre,
Vers le pays de mon père bien-aimé.
Je m’acharne en vain à l’ouvrage ;
Mon cœur là-bas est prisonnier.
Paix et salut, ô mon pays !
Mes yeux ont parcouru des mondes.
Ma vue est orage de printemps
Dans le tumulte des neiges
fondantes.
Mère, ô mère bien-aimée,
Ah ! l’exil est un long calvaire ! »
Pour un lecteur kabyle des Chants berbères de Kabylie, dans sa première édition telle que publiée du vivant de l’auteur, le premier sentiment est certainement celui d’un autre exil, l’exil dans la langue de traduction, ce qui insuffle- nonobstant le génie du traducteur- une forme de légitime frustration de ne pas pouvoir connaître la version originale en kabyle des poèmes traduits.
Cette ‘’lacune », si on peut se permettre ce mot, est comblée depuis 1988 par le travail de recherche accompli par Tassadit Yacine qui a pu réaliser une édition bilingue du recueil aux éditions L’Harmattan.
En reconstituant le texte kabyle, T. Yacine offre une occasion précieuse aux jeunes générations pour se pénétrer de la quintessence de la culture kabyle. En cela, elle poursuit un travail déjà bien lancé par feu Mouloud Mammeri, lui qui nous a fait rencontrer dans le texte la parole lyrique de Si Muh U’mhand et le verbe sapiential de Cheikh Mohand Oulhocine.
Ressusciter Jean Amrouche en kabyle, c’est aller dans le sens de l’histoire et des nouveaux acquis de la culture berbère en Algérie. Si le travail de traduction des œuvres du patrimoine oral est toujours une avancée pour faire connaître notre culture auprès des autres peuples, la transcription de ces mêmes œuvres sur des supports modernes est un impératif que commande la sauvegarde des produits du patrimoine immatériel, patrimoine souvent anonyme même si, de temps à autre, on peut ‘’coller » un nom ou un visage à une composition célèbre.
Replonger dans les formes et les mots originels des Chants berbères de Kabylie est, à coup sûr, un exercice fabuleux qui consiste à faire le chemin inverse de l’auteur. Le nouveau lecteur et l’ancien traducteur se croisent sur les chemins qui mènent à l’universalité de la condition humaine, des sensations profondes et, en apothéose, de la poésie.
Tassadit Yacine conclut son introduction : « Publier donc la version originale de ces textes, c’est à coup sûr réaliser le vœu profond du poète, de celle qui les lui a dictés et, par-delà eux, celui des hommes et des femmes pour qui ces musiques et ces rythmes sonnent comme l’écho des voix profondes sans lesquelles ils ne seraient pas ce qu’ils sont. »
Amar Naït Messaoud
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