Ces préjugés demeurent encore vivaces de nos jours et pèsent de tout leur poids sur l’écriture et l’autocensure notamment chez la femme. Heureusement, pour Maïssa Bey (cas atypique ou exception qui confirme la règle ?) il ne semble pas être le cas, du moins selon ses propres mots : […] « Il n’y a pas de frontière dans la littérature ni dans la créativité. Pour ma part, je n’ai pas été confrontée à cela, ni me suis posée des questions à ce sujet. Je ne rends de comptes à personne, ni aux lecteurs ni aux autres. Je sais que dans notre société, on peut vous brandir à tout moment ce spectre de la » hourma « (l’honneur NDL), on peut rappeler à l’ordre un auteur, ce qui fait qu’il y a une censure, plutôt une autocensure dès le départ. Pour moi, ce qui importe c’est de bien écrire, de bien raconter l’histoire. Si je dois parler du corps de la femme, du plaisir, du sexe, je le ferai car cela s’intègre dans un ensemble. Je n’irai pas non plus dans l’autre sens, c’est-à-dire écrire des choses pour choquer où pour plaire à une certaine société. » Cette prise de distance vis-à-vis des pressions tous azimuts, se traduit par l’introduction de thématiques nouvelles et par la transgression de certains clichés : avortement dans Au commencement était la mer… par exemple et pose un regard nouveau sur ce qui semble être anodin, connu; conséquences parfois des choses refoulées, gardées au fond du cœur qui finissent par exploser au grand jour faisant des dégâts collatéraux dans le champ social verrouillé, miné… Cette écriture-là porte un sérieux coup aux conventions admises, aux codes instaurés de façon immuable. C’est le cas de Nadia, l’héroïne du roman cité plus haut, qui tombe amoureuse de Karim, un jeune étudiant bourgeois puis est enceinte de lui de façon illégitime aux yeux de la morale et des conventions sociales. Elle a dû avorter clandestinement au péril de sa vie… dans les toilettes familiales toute seule et sans assistance aucune. Ce problème de liaison amoureuse secrète et surtout d’avortement demeurent encore tabou dans cette société où les femmes sont vouées aux gémonies dans certains endroits de l’Algérie profonde. L’autre particularité relevée dans ce type d’écriture, est cette sorte de trêve dans la continuité de la violence pour s’interroger sur les causes de ce phénomène via un récit romancé. L’écriture elle-même est par essence violente et contraste fortement avec cette prétendue trêve car elle constitue, de fait, une sorte de continuité de la violence multiforme dans la trêve. C’est la violence dans le contexte de l’apparition du mouvement intégriste des années 90 en Algérie puis s’entend de plus en plus vers d’autres pays. L’écriture dans ce contexte fait office d’arme efficace et expose son auteur à des dangers de mort certaine : « Quand on vit dans une société bardée d’interdits qui oblige à faire des concessions aux uns, aux autres, à l’autre, l’écriture féminine est souvent perçue comme un acte délibéré de transgression, même si ce que l’on écrit n’est pas délibérément subversif. Cependant, je suis sûre qu’aujourd’hui, les femmes qui écrivent n’écrivent plus dans une perspective de confrontation ou de transgression […] Il y a d’abord et essentiellement, l’acte créateur qui se fait au nom d’un désir qui est le même que celui de leurs homologues masculins : celui de prendre la parole, publiquement, et surtout d’assumer cette prise de parole comme un acte de liberté ». Ces femmes écrivent donc pour tout autre objectif : se réapproprier une identité confisquée, assignée à résidence et étroitement surveillée. Elles veulent s’en libérer par l’écriture, par l’imaginaire. N’est-ce pas le rôle premier de la littérature ? Mais le pari n’est pas gagné d’avance. Là aussi, sans précautions d’usage, la femme risque d’être cloîtrée, confinée par les contingences liées à son statut, à sa culture d’origine, aux us et coutumes de son pays natal. L’écriture demeure toujours ainsi un moyen de défense pour affronter les situations difficiles et stressantes. Cet état de faits est exprimé clairement à travers la vie des personnages femmes que Maïssa Bey crée, fait parler, fait revivre l’espace d’une histoire tissée de mille relations. Le cas de Nadia dans Au commencement était la mer… est éloquent à plus d’un titre. Le procédé est à la fois une sorte d’exutoire pour les plus opprimées et une provocation pour les autres. C’est, par conséquent une écriture, une mise au point au silence séculaire ambiant imposé de mille façons. Ce constat est valable non seulement pour Maïssa Bey mais pour toutes les autres écrivaines d’expression française telles que Assia Djebbar, Malika Mokaddem et les autres.
Djamal Arezki
