Par Mohamed Bessa
Délicat atavique, il occupe opportunément le poste de directeur de la maison de la culture Othmane-Bali, l’icône du tindi, son propre paternel, mort en 2005 alors qu’il tentait de traverser un oued en furie.
Réminiscences d’Isabelle-Eberhard…
Mais le romantisme est, en l’occurrence, une bien belle propension d’imbéciles. Car, les images d’Epinal se déchirent dès les premières dunes. A mi-distance d’In-Aménas et de Hassi-Messaoud, un vendeur à l’étalage affichait déjà un ressentiment qui jure avec cette fantasmagorie d’un Sud imperturbablement serein. Il faut acheter à Alger ce qui coûte moins cher à Alger ! Pas touche à la fripe si on tient son casse-croûte en main ! Bref le commerçant est roi.
Bien sûr que certains « Nordistes », mot chargé d’une intense connotation historique mais dont tout le monde use ici soit par commodité soit par paresse intellectuelle, et leur morgue de Pied-noir, y est pour quelque chose.
A contrario, Hakim, un de nos compagnons de la caravane culturelle de Bejaïa, croit vivre de l’idéal fraternel en faisant celui qui ne veut pas voir.
« Tu as la berlue ou quoi ? Tu vois en moi un noir ? », rétorque avec une rage difficilement contenue celui qui semble être un agent des renseignements qui est accouru depuis le poste militaire en voyant tant de « blancs » arriver subitement dans cette fosse nécrologique qu’est Hassi-Leqbour. « Non ce n’est pas ça le Sahara que je connaissais ! », soupire notre bon Hakim.
L’erg, sommier avenant d’une belle route asphaltée, s’abime en une déclivité infinie. Des boyaux à ciel ouvert courent, qui amènent le pétrole aux ports du Nord. Le passage en revue des bases-vie fait voir ce dont Sonatrach, Halliburton et autre Schlumberger sont capables : créer de vertes féeries là où les dieux ont abdiqué. Quelque six heures plus tard et l’équipée sera enfin dans cet Illizi. Les premières impressions…Ciel haut et monde à la mesure des plus petits.
Mais on ne sait quoi de violent étreint incestueusement la capitale du Tassili-n’Adjer.
Ces jeunes dont la goujaterie rappelle celle des gouapes d’Alger, qui prolongent un tour de chant de la pourtant très « has-been » Louiza dans l’émeute, qui épargnent in extrémis un jeune tourtereau parce que sa dulcinée n’est qu’une « Tarabt ». « Ce n’était pas comme ça avant, je ne sais ce qui s’est passé qui a brusquement tout chamboulé », se désole la « métèque » qui en est à sa vingtième année ici.
Ces jeunes devant lesquels la police préfère ne pas trop se la ramener, car sa seule vue risque d’être un surcroit de conflictualité, décousent le Sahara imaginaire auquel s’accroche notre compagnon d’infortune. « Voyez-vous, c’est la première fois qu’on voit des troupes modernes par ici », s’excuse presque Samir Philippon. Il n’y a pourtant pas de quoi, ces choses-là se produisent dans toutes les localités sevrées de distraction. Soumis à toutes sortes d’attentions exotiques, les Touaregs semblent se culpabiliser par effet réfléchissant.
Mais la jeunesse targuie souffre d’abord d’un déficit d’instruction. L’école, ascenseur social conformément à l’idéal de Jules Ferry, est ici en retard de plusieurs étages sur le reste du pays. Il faut avoir été bien né, comme le fils de Bali, pour pouvoir réussir des études poussées.
Le mur de l’instruction coupe véritablement Illizi en deux, une césure en clair-obscur. Policiers, gendarmes, fonctionnaires, commerçants et médecins sont affaire de « blancs ».
Au total, les basanés se contentent de subir la gouvernance schizophrénique de ces compatriotes venus de loin.
On est ainsi dans une forme d’apartheid non désiré entre les communautés autochtones et les autres, la méfiance est de mise. « Des copines bonjour, bonsoir et c’est tout ! ». Ainsi résume une cadre kabyle ses rapports avec les Touaregs. « Parce qu’on n’a pas les mêmes valeurs ni la même instruction, je me méfie surtout de leur vaudou. » Les rapports sont, ajoute notre belle Berbère du Djurdjura, meilleurs avec les « Arabes ». Ce qui nous éloigne, et c’est tant mieux, de toute hypothèse ethniciste.
A Illizi, comme ailleurs au Sahara, l’Algérie est confrontée à un immense défi de cohésion nationale.
Même si une conscience aigüe des enjeux se perçoit dans le propos de la plupart des cadres « nordistes », les gestes de conséquence ne suivent pas toujours d’autant que la hiérarchie algéroise ne semble réserver aucun briefing particulier à ses plénipotentiaires. Anecdote : Kalachnikovs ajustées, gyrophares allumés, une escouade de policiers cerne un cimetière. Notre brigadier algérois n’en revient pas en découvrant que les Touaregs enterraient tout simplement un mort et que cela arrive parfois de nuit.
« Je vais te dire. Les Touaregs sont certes les enfants de cette région mais de là à dire qu’ils sont ceux de l’Algérie, c’est une toute autre affaire », assène-t-il.
Nos compatriotes frontaliers sont souvent titulaires de plusieurs autres nationalités. Indifférents aux tracés des frontières, ils s’égayent sur plusieurs pays et se gaussent de la géographie comme les chauffards de la ligne continue. La Libye, le Niger, le Mali sont les jardins de ces « Citizen of world » d’un type particulier. Si le voisinage sub-saharien semble être un aspect bien géré, c’est une tout autre paire de manches avec la Lybie de Kadhafi. Le colonel fantasque qui, contrairement aux apparences, est capable de prospectives est engagé avec l’Algérie dans un terrible jeu dont l’enjeu n’est rien moins que l’intégrité même du territoire.
Proclamant que les frontière ne sont qu’une survivance factice de l’ère coloniale, il croit fondé, y compris de se pavaner en Land-Rover sur le territoire algérien. A se faire acclamer par des populations qui, ne l’oublions pas, sont aussi libyennes. Le Guide de la Révolution, qui cultive une proximité vestimentaire et comportementale avec le bédouinisme, qui en a fait ainsi une tare vertueuse, n’est pas que dans les effusions folkloriques. Fort de la puissance de feu de son armée et de ses pétrodollars, il est engagé dans une féroce lutte géostratégique avec l’Algérie. Sa rivière artificielle saigne depuis longtemps déjà la nappe hydrique commune. Gravissime quand on sait que la CIA, qui n’est sans doute pas bien loin, anticipe, dans un récent rapport, sur une hypothèse de tension guerrière autour de l’enjeu de l’eau.
Son dessein ? Chaperonner les peuplades touaregues et en faire un puissant outil de déstabilisation et de leadership. Derniers avatar en date, Ibrahim-Ag-Bahanga, radical chef rebelle qui s’était retiré en Lybie, vient de dynamiter les accords d’Alger (juillet 2006)) en « désensablant » la hache de guerre contre le gouvernement malien que seule le soutien d’Alger, qui craint une contagion chaotique, retient d’accorder l’autonomie à ses Touaregs.
Kadhafi a pour lui la géographie. Les champs pétrolifères de Hassi-Messaoud ou d’In-Amenas sont à portée d’un raid meurtrier. Et contre lui, l’histoire. Les Amenokals, chefs spirituels des Touaregs, vivent, pour la plupart, en Algérie où ils sont portés à bout de bras par les ressources de la raison d’Etat. L’évocation de cet entrelacs d’enjeux, qui mettent souvent mal à l’aise nos interlocuteurs, installe une certaine défiance sinon cette glauque atmosphère de phantasmes et de paranoïa qui exhale les coups tordus des services secrets.
Le Sahel et plus globalement le Sahara est le siège d’une intense compétition géostratégique. Ses richesses minérales, le potentiel d’irrédentisme de ses populations, son immensité en font un grave terrain de manœuvres où s’expriment les intérêts les plus inattendus.
Dans cette ville d’Illizi de quelque 17 000 habitants, plus vaste que beaucoup de pays
(284 618 km2 !), on est distant de 1 050 km de Ouargla (qui n’est déjà pas l’ » Algérie »). Mais on n’est qu’à quelques dizaines de kilomètres de Lybie, du Niger et du Mali ! Un feutré jeu de séduction visant la fixation des multinationaux touaregs est engagé avec la Jamahiriya. Ghadamès, l’alter-égo transfrontalier d’Illizi, se veut le miroir aux alouettes du paradis libyen. La qualité du bâti et les soins seraient bien meilleurs qu’à Illizi mais ici l’infrastructure de base serait plus importante. Le jeu tient de la compétition américano-soviétique de Berlin. Et c’est, à tout prendre, tout bénef pour les Touaregs qui, peut-être, « jouent à qui perd gagne », selon la formule de Sartre. Pour ces oubliés du monde, c’est en effet la martingale. L’Etat central déverse des milliards pour améliorer le vécu quotidien des populations même si cela revient souvent à remplir des tonneaux des Danaïdes. Classée parmi les trois communes les plus riches du pays, grâce au programme spécial Sud et à la fiscalité pétrolière, Bordj-Omar-Driss, fait peine à voir. Un décor sommaire où Sergio Leone aurait été bien inspiré de tourner un de ses western-spaghetti !
Le Directeur du logement et des équipements publics (DLEP) de la wilaya d’Illizi parle de manque d’entreprises réalisatrices et des surcoûts multiples qu’occasionne le transport des matériaux vers le Grand-Sud, en somme de conditions objectives des plus contraignantes.
« Je ne cherche pas à savoir si les gens se sucrent, c’est là d’ailleurs l’une des rares caractéristiques que notre administration partage avec celles des autres régions du pays, mais qu’on réalise au moins un minimum de choses avec tout cet argent ! ». Celui qui parle ainsi est membre de l’influente famille Ghima, les « Amenokals » d’ici.
Il ne comprend pas comment la route qui relie Illizi à Djanet, autant dire Alger à Sidi-Fredj, n’est toujours pas bitumée.
Bon seigneur, il concède que ses « compatriotes », pour réclamer sans cesse de l’emploi, dédaignent souvent les offres, abandonnent précocement ou n’ont pas les compétences requises pour d’autres postes. Il se retient de dire que certains autres préfèrent plutôt jouer les timoniers des mouvements de contrebande que de se morfondre dans des emplois réguliers. L’Etat semble entreprendre ici une véritable politique de « discrimination positive ». Des Touaregs qui n’ont pas été à rude école sont parfois promus à des postes de technicité voire d’une certaine sensibilité, ceux qui se proclament chômeurs bénéficient de subsides, presque un système de RMI. « Moi, je suis payé pour occuper ce territoire », lance, un tantinet cynique, un jeune Targui. Tout le monde est d’ailleurs nettement conscient de la politique de charme de l’Etat. Et on en arrive à abuser comme dans une surenchère amoureuse d’adolescents. Un policier interpelle un dealer ? Emeute face au commissariat et passage à tabac du policier » fautif « . Un notable se plaint d’être mal accueilli à l’hosto ? C’est les plus hauts responsables sanitaires qui trinquent. Bouteflika lui-même intervient et ordonne toute sorte de courbettes humiliantes pour calmer les Touaregs. « Ici c’est comme chez vous les Kabyles, tout geste déplacé peut donner lieu à de terribles démonstrations grégaires ! », soupire un policier algérois. Karim, qui est dans l’entrepreneuriat, est dans une vue plus exhaustive : « Ici, tout ce que tu donnes te retournes décuplé. Le bien comme le mal ».
Les gestes déplacés ? Il ne faut surtout pas se laisser prendre aux charmes des sirènes bleues au risque de provoquer d’épouvantables représailles car ici aussi la civilisation est d’abord bâtie sur l’hymen.
Il faut, respecter les bons usages locaux, ne pas trop enquiquiner les Touaregs en somme. « Que voulez-vous, ce sont les politiciens qui veulent ça, qu’on m’ordonne la trique et vous allez voir », se venge symboliquement notre bon flic.
La politique de « wiam » a véritablement été renforcée après les émeutes du travail et les pogroms anti-nordistes qui avaient subitement embrasé le Sahara pétrolier. Elle s’est surtout accélérée avec le brutal réveil du 28 novembre 2007, ce jeudi-là. Au petit matin, une vingtaine d’assaillants venus en puissants Toyota-Station ouvrent un feu nourri sur un appareil de l’armée stationné sur l’aérodrome de Djanet avant de battre en retraite sous la riposte des soldats de faction.
Des RPG 7, des Diuochka, des Hawn. Toute sorte d’armes que les mouvements de contrebande et la guérilla Azawed rend facilement disponibles. Ils se font appeler le MLS : mouvement de libération du Sud. L’armée parvient à les localiser grâce à un coup de fil de revendication donné à l’étranger (l’étranger bien sûr dans ces aires de tous les coups tordus).
« Des enfants de la région fatigués du mépris des autorités avec lesquels ils avaient engagé, pendant deux années, une sollicitation épistolaire infructueuse, raconte-t-on.
Une frustration née d’élémentaires constats scolastiques : le Sud est riche mais ce sont ceux du Nord qui en bénéficient, les sociétés pétrolières préfèrent les gens du Nord aux autochtones, etc. Les revenus du pétrole servent uniquement le développement de certaines régions en fonction de leur représentativité dans les ministères et centres de décision en plus du développement des capitaux de certaines personnes qui profitent de la situation.
Pour nous, simples citoyens, que le baril atteigne 1 DA ou 150 dollars, cela ne change rien.
Nous demandons notre part des richesses qui sont extraites de ce sol, nous voulons des places à l’Ecole nationale d’administration, à l’école d’aviation et à tous les postes de responsabilité comme nos autres concitoyens algériens », écrivent des notables à Bouteflika au lendemain du coup de grisou de l’aéroport de Djanet. Le pouvoir, c’est connu, n’entend que ceux qui font le plus de bruit.
Dénouement sur le mode concorde-nationale
« Aujourd’hui, la plupart des éléments du MLS sont casés et ne pensent qu’à se racheter de leurs dérapages », assure-t-on. Des informations sujettes à caution car personne ne veut bien nous présenter le moindre spécimen de ces bleus de repentis. Comme notre bon ami Hakim, on craint que le verbe donne naissance à l’être ?
On reconnait pourtant que c’est l’autisme et l’aveuglement des autorités qui est essentiellement à la racine du mal. Occupé à ses petites magouilles, le système n’a pas vocation à écouter les bruits du silence.
Ici une civilisation qui a enfanté les tous premiers artistes de l’humanité aura fini par dépérir et se calcifier. Puis de ses déserts les plus stériles vont jaillir les mannes qui nourrissent toute l’Algérie. Tant de miracles paradoxaux ! Qui peut jurer que le calme saharien ne va pas se craqueler sous la poussée d’une violence qu’on sent là présente comme un rejeton arrivé à terme ? Qui ?
M. B.
