A la recherche d’un nouveau souffle

n Par Amar Naït Messaoud

En fait, les structures de la planification dans notre pays ont suivi l’évolution imprimée à l’économie. Pendant les années 70 et 80 du siècle dernier, l’action de planification bénéficiait de tout un département ministériel. Mais, comme chacun le sait, cette mission se contentait de suivre les contours d’une économie administrée, régentée par le pouvoir central au profit des ‘’masses ».

D’ailleurs, pour brocarder l’économie ‘’socialiste » de l’époque- aussi bien en Algérie qu’en Europe de l’Ouest- on lui colle aujourd’hui l’épithète « planifiée », non sans créer un écart sémantique préjudiciable à une fonction, la planification, pourtant portée sur les fonds baptismaux de l’Europe occidentale dite capitaliste après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Ce précieux instrument de ‘’guidance » économique et sociale trouvera sa pleine expression pendant les années de l’expansion économique européenne (les trente Glorieuses) et surtout après le choc pétrolier en 1973. Planifier le développement par la domination de l’imprévisibilité, par la mesure des risques présents et à venir et par la mobilisation de toutes les structures relevant de la gestion de l’économie nationale, tels semblent se présenter les grands axes des attribution de cette nouvelle institution. Pour ces objectifs, les spécialistes ont tracé au moins grands étapes : le diagnostic de la situation de l’économie ( atouts et contraintes), plan stratégique (objectifs généraux en fonction des hypothèses), propositions de programmes et budgets répondant aux objectifs et, enfin, le contrôle et les mesures coercitives (analyse des écarts par rapport aux objectifs : sources et remèdes).

Études et planification : un socle indispensable

Le plus indulgent des observateurs a pu se poser de légitimes questions sur les modalités d’application, la stratégie d’ensemble et la faisabilité même des derniers plans de développement mis en branle par le gouvernement algérien dans le cadre du Plan de soutien à la croissance et des programmes complémentaires Hauts Plateaux et Sud. À eux seuls, ces trois axes totalisent une enveloppe budgétaire de quelque 150 milliards de dollars. Pour rendre justice à l’ancien ministre des Finances, Abdellatif Benachenhou, c’est tout à fait au début de la conception de la première tranche de ces projets- pour 50 milliards de dollars- qu’il montra ses appréhensions en mettant l’accent sur le manque de performance des entreprises algériennes pour prendre en charge les travaux objet de ces investissements. Ensuite, ce fut le tour de certains experts, dont le docteur Abdelhak Amiri, de proposer un sursis d’une année pour procéder à des études qui, à leurs yeux, paraissaient indispensables pour mettre en application de tels mégaprojets qui engagent l’avenir de la Nation. Il a même été suggéré qu’une partie de ce montant historique serve à la mise à niveau de certaines de nos entreprises pour pouvoir affronter le terrain.

En tout cas, il demeure clair que sur le plan de l’étude du milieu et de l’aménagement du territoire- pour une cohérence et une efficacité garanties des projets de développement- le préalable de l’identification des actions et des sites constitue un facteur essentiel de réussite. Rien n’y fait. Les inscriptions des programmes étaient effectuées au département des Finances et la machine s’est emballée.

Même si le concept de planification a été galvaudé au temps du ‘’socialisme spécifique »- l’économie planifiée n’a plus bonne presse depuis le triomphe du libéralisme économique et symbolise un dirigisme étatique à tout va-, partout dans le monde, à l’ombre même du libre-échangisme le plus débridé, les services de la planification tournent à plein régime. Il ne s’agit pas, loin s’en faut, de dicter à la ferme son plan de culture (comme au temps de la Révolution agraire) ou à l’atelier le nombre d’unités à produire et de travailleurs à employer. Mais, comme la commune définit son POS (Plan d’occupation du sol), la collectivité nationale a besoin de définir ses priorités, ses objectifs, sa stratégie et les moyens nécessaires à leur réalisation. Les pays d’Europe occidentale, à commencer par la France, ont bâti de solides politiques de planification depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le Plan ‘’Monet » mis en œuvre à partir de 1947 est un bel exemple de prospective et d’anticipation économique. Depuis la disparition, à la fin des années 80, du ministère de la Planification, l’Algérie gère son présent économique par le seule grâce de la loi de Finances votée annuellement. Pire, cette loi a fini par être fractionnée pour donner un appendice qui a pour nom la loi de Finances complémentaire.

Mais au vu des incohérences des programmes de développement, aussi bien dans l’espace que dans l’interactions des tâches prévues, la nécessité de renouer avec l’esprit de la planification rationnelle a fait son chemin au sein des cercles décisionnels.

C’est ainsi qu’en août 2006, un projet de décret portant sur la création d’un Commissariat général à la planification et à la prospective a été adopté. Cet organe, présenté comme « un instrument efficient d’aide à la décision et à l’orientation des stratégies de développement », vient donc d’être doté d’une direction officielle.

De même, le prestigieux Institut supérieur de gestion et de planification (ISGP), sis à Bordj El Kiffan, est passé sous la tutelle du ministère des Finances. Il aura à former des cadres dans la prospective et l’intelligence économique. « Nous avons les ressources financières, mais cela ne suffit pas », dira, lors de la cérémonie de transfert, M. Medelci, alors ministre des Finances. La planification se trouve au cœur de l’action de développement et de gestion. Les hautes autorités du pays commencent à reconnaître cette réalité et à lui réserver son terrain institutionnel. Mieux vaut tard que jamais.

C’est ainsi qu’un nouveau mode d’élaboration de la loi de Finances- canevas dans lequel ne seront pas distingués le budget de fonctionnement et le budget d’équipement et où l’on travaille surtout sur la notion de projets et d’objectifs- et un nouveau Plan comptable national sont conçus. Leur application est prévue pour l’année 2010.

Regard critique sur l’investissement

Pourquoi les durs constats du président de la République en septembre 2007 lors de son intervention devant les maires et qu’une partie de la presse présente comme un « aveu de l’échec de la politique économique du gouvernement » ne seraient pas une critique salvatrice, une remise en cause de pratiques bureaucratiques qui, au demeurant, ne datent pas des dix dernières années ?

La culture de l’assistanat et de la rente remontent aux fondations de l’économie algérienne post-indépendance. Les analyses faites à ce sujet font voir de terribles débordements sur la culture et le comportement quotidien des populations et de l’administration. Nul besoin de revenir ici sur les errements de la politique économique et les fourvoiements de la gouvernance en général qui ont installé les institutions du pays et les jeunes Algériens dans un infini stand-by au moment où les économies émergentes et les nations soucieuses de leur place dans l’échiquier mondial se préparent- via la stratégie d’investissement, la politique de l’école et de l’université, les dispositifs de création d’emploi et la politique de rayonnement culturel- à vivre avec le minimum de ‘’dégâts » la mondialisation rampante, phénomène qui fait fi des distances et des anciennes cloisons idéologiques.

Il est vrai qu’en Algérie la politique par laquelle les autorités comptent gérer l’héritage du secteur public économique constitue imparablement la pierre de touche de la volonté des pouvoirs publics d’insuffler une nouvelle dynamique à la stratégie d’investissement. C’est sur ce point qu’en grande partie le gouvernement était attendu par les acteurs du secteur privé (national et étranger) pour connaître la direction de ‘’la boussole » des investissements dans notre pays.

Il se trouve effectivement que le bilan en la matière n’est pas reluisant. Des entreprises publiques, pour lesquelles le gouvernement n’avait pas anticipé la chute, tombent comme un fruit qui a bletti sur sa propre branche.

Après la mise au chômage de près d’un demi-million de travailleurs issus des entreprises publiques- et que le maigre « filet » de la CNAC n’a pu prendre qu’en partie’-, le reste des unités supposées valides ont continué a broyer du noir avec moult réformes les faisant passer des holdings aux SGP, puis, dernier avatar d’une vision peu versée dans la prospective, la proposition de leur rattachement à leurs tutelles d’origine (les ministères) ! Là, on donne l’impression que l’on traîne ces entreprises comme un boulet. Elles ne sont candidates ni à la privatisation ni à un rationnel repêchage dans le giron des entreprises publiques performantes.

Les limites de l’assainissement financier

L’une des dernières mesures du gouvernement en direction de ces unités est le retour à l’assainissement financier, une charge que devrait supporter pour la énième fois la collectivité nationale. L’impasse économique à laquelle nous a conduit la gestion rentière de l’économie a trop fait traîner les choses par son esprit d’indécision et les fuites en avant érigées en stratégie nationale. Aussi bien pour les analystes et les partenaires économiques nationaux que pour les investisseurs étrangers tentés par un redéploiement en Algérie, les transformations et le sort réservés aux entreprises publiques algériennes après le semblant d’ouverture du pays sur le monde demeure la pierre de touche de la volonté politique des pouvoirs publics quant à leur intention de procéder aux réformes économiques tel que chanté sur tous les toits depuis 1988, lorsque les premiers textes portant sur l’autonomie de ces entreprises furent élaborés.

Dans la foulée du multipartisme issu de la Constitution de 1989, des partis ont appelé à l’institution d’un grand ministère chargé des privatisations à la manière des pays de l’Europe de l’Ouest sortis de l’économie administrée juste après la chute du mur de Berlin. La frénétique recherche d’une solution « labellisée » a fait que, au début des années 90, des experts de ces pays ‘’modèles » furent invités à présenter leur recettes à Alger au cours de séminaires et autres journées d’étude. Les hésitations du pouvoir politique ne sont pas dues uniquement à la difficulté de calquer des modèles étrangers-ils le sont par la culture, par la structure même de l’économie (chez nous basée sur la rente pétrolière) et par le pendant politique qui leur tient compagnie; ces hésitations sont aussi dictées par d’autres considérations liées au contexte social et politique de l’époque : aucune alternative ne s’offrait aux centaines de milliers de travailleurs que la restructuration risquait de pousser à la compression ; la cessation de payement qui pointait le nez ne permettait guère de lancer des caisses de chômage ou de prendre en charge par un autre moyen la nouvelle armée de réserve ; la gestion du mécontentement populaire-déjà fort ardue du fait de la libéralisation des prix des produits de première nécessité- n’avait aucune garantie d’être bien menée d’autant plus que les horizons politico-sécuritaires s’assombrissaient par la montée des périls terroristes.

Le vœu pieux de la mise à niveau

C’est pendant la décennie rouge, après que l’Algérie eut procédé au rééchelonnement de sa dette extérieure et eut été contrainte au passage sous les Fourches caudines du FMI (avec les conditionnalités ayant pour nom PAS : Plan d’ajustement structurel), que l’entreprise publique fit l’objet d’intérêt du gouvernement. Non pas en la soumettant à une gestion moderne et à un management de qualité, mais en la tenant sous perfusion par d’hypothétiques mesures de soutien pour la mise à niveau. Le Trésor public y laissa plusieurs milliards de dinars sans pour autant pouvoir empêcher la fermeture de dizaines d’unités et le licenciement de centaines de milliers de travailleurs.

Des holdings aux SGP, seule apparemment la dénomination a changé. Une partie de ces entreprises, les banques en l’occurrence, voient leur gestion décriée aussi bien par les acteurs économiques nationaux que par les partenaires étrangers. Leur contribution au financement de l’économie nationale est des plus problématiques. Jusqu’à l’année dernière, une estimation des surliquidités- capital dormant- donnait 1000 milliards de dinars au niveau des banques publiques. L’expérience précipitée des banques privées s’est vite transformée en cauchemars qui ont pour noms Khalifa, BCIA,…etc.

Les fermetures des ateliers continuent et les nouvelles cohortes de chômeurs ajoutent leurs chiffres aux bilans de l’emploi qui ne sont déjà pas luisants.

Les faiblesses de l’entreprise algérienne a été entrevue lors de la conception du PSCE (Plan de soutien à la croissance), lorsque l’ancien ministres des Finances, Abdellatif Benachenhou, fit publiquement la constat que ce Plan ne profiterait pas à nos entreprises de réalisation parce qu’elles manquent terriblement de moyens et de qualification. Avec les premiers résultats obtenus sur le terrain, le temps lui a donné raison.

Face à l’invasion des produits étrangers induite par une mondialisation sans frein, devant les maigres résultats obtenus par notre pays de l’Accord d’association avec l’Europe et dans un contexte où l’économie informelle prend dangereusement le pas sur l’économie structurée, les critiques du président de la République viennent à point nommé pour prendre des mesures hardies aussi bien dans le volet privatisation-lorsque le diagnostic de l’entreprise nous y mène fatalement- que dans le volet assainissement qui devrait impérativement être suivi d’un contrat de performance pour ne pas dilapider les deniers publics dans des opérations répétitives qui risquent d’être assimilées à une mauvaise gestion caractérisée. Il n’y a pas trente-six mille voies pour donner des chances de reprises à l’entreprise publique algérienne de façon à soutenir la concurrence et sauvegarder les emplois.

A. N. M.

iguerifri@yahoo. fr