Qu’y a-t-il de politique dans un village kabyle accroché sur le flanc de la montagne qui s’accroche obstinément au progrès général de l’humanité ? Bien sûr, c’est la mairie. Ce temple de la rétribution locale, dans lequel officie un prêtre qui ne peut baptiser des projets sans l’aval du cardinal de la sainte daïra. Et pour cause le nouveau catéchisme des collectivités locales tarde à venir illuminer de sa science infuse l’imbroglio administratif dans lequel nous vivons. La polémique va bon train sur la durée du mandat de l’heureux élu. Et pourtant, on peut avoir un maire pour un mandat complet plus les dix-huit mois qui restent à l’actuel mandat : l’essentiel est la légitimité et la stabilité des assemblées locales. A la mairie de Boudjellil, nous avons eu un maire qui était unique par sa stature depuis l’indépendance. Une chance inouïe pour la région de sortir de son marasme et de prendre son billet pour le progrès social. Malheureusement, son mandat n’a pas été renouvelé et il s’est envolé depuis pour des cieux plus cléments. Aujourd’hui dans les cafés chacun y va de son portrait robot pour le prochain locataire du poste de proximité avec la population : – Les riches veulent un mesquin que la vue de quelques billets éblouit. Sponsorisé par leurs soins, il signera les arrêtés qui ne les arrêtent plus dans leurs projets mercantiles ;- Les pauvres espèrent un homme qui a connu des jours durs et des lendemains incertains ; pour alléger un tant soit peu cette misère endémique qui partage leur couche depuis toujours ;- Les jeunes veulent quelqu’un qui comprend leur détresse et qui met un peu d’espoir là où le désespoir et la résignation ont conduit beaucoup d’entre eux à une mort prématurée ; – Les femmes rurales, ces éternelles oubliées aspirent à voir un homme qui se souvienne d’elles comme des êtres vivants dignes de quelques égards pour qu’elles cessent d’être des charges familiales avec pour seul salut le mariage ;- Ceux qui luttent (le mouvement associatif) aspirent à voir la légitimité en face d’eux pour qu’il n’y ait plus de faux fuyants et de dérobade devant la responsabilité. Le maire que nous voulons ne doit être ni mythomane ni kleptomane et encore moins un pyromane. Agé entre 40 et 50 ans mûr et raisonné, mais qui garde une vive passion dans son action, car comme le disait Hegel : « Rien de grand n’est fit dans l’histoire sans passion ». Il ne doit être originaire d’aucune région et doit assumer toutes les contrées de son douar. De formation universitaire dans sa bibliothèque, le Capital de Karl Marx doit côtoyer le Coran, la Bible, Si Moh Ou M’hand et Mouloud Mammeri. Toute la littérature universelle est présente dans les rayons : anglosaxonne, européenne, russe et chinoise. Il doit en outre épouser la thèse de nos ancêtres et être la synthèse de l’Orient et de l’Occident, à l’aise dans son costard et aussi naturel avec un burnous de laine blanche. Organisateur hors pair, il doit être un visionnaire et un rêveur à souhait. Dans son action le militaire et l’ingénieur doivent se reconnaître : parer au plus pressé et planifier l’avenir. Altruiste, il ne doit pas attendre d’être élu pour être ou avoir : il fut et eut tout ce qu’il désirait. Qu’importe son parti pourvu que lui honore son parti et son parti lui fasse la courte échelle au service du citoyen !Maniant le kabyle et l’arabe à merveille, son verbe doit séduire les gens et ses actes garder les cœurs conquis. Dans la langue de Voltaire et cartésianisme transparaîtra comme le fil conducteur d’une réflexion économe. Parler ou se taire quand il le faut, car comme disait un célèbre journaliste français : « Quand on a rien à dire et du mal à se taire on atteint les sommets de l’imbécillité » !Il doit bannir la servitude, la servilité et les passe-droits dans sa gestion ; résister aux froufrous des robes chatoyantes, aux flatteries des petites gens et au soudoiement des barons locaux. Dans son giron, le respect des hommes est une sacro-sainte constante, sachant que nos ancêtres ont guerroyé des siècles durant pour qu’il n’y existe plus ni M’siou, ni Sidi, ni Lala auxquels il faut baiser la tête ou la main pour vivre en paix !Ce maire sera adulé de son vivant, on recherchera son odeur comme cette fleur éphémère qui naît sur les rochers, l’espace d’une pluie d’été, en trépassant, il doit offrir quelques pages d’une histoire glorieuse à la postérité. Comme un Van Gogh son emprinte est imparfaite s’il n’y met pas son cœur au centre ! De grâce, faisons sortir le pouvoir local des mains des profiteurs, des gêneurs, des médiocres irresponsables et de minables personnages indignes de gérer une écurie, et c’est déjà un honneur pour eux. Il n’est pas assez difficile de comprendre que ce qui fait bouger les citoyens des grands pays est le fait qu’ils savent qu’ils servent un idéal grandiose, c’est aussi leur fierté. Là où l’intérêt personnel cède devant l’intérêt général. C’est là le début de la civilisation.
Arab Youcef
