La cueillette des olives compromise ?

Le grand froid qui a touché le pays, avec son lot de pluies et d’orages exaspère, même un peu, les villageois et autres Tiziouzéens qui profitent de leurs week-ends pour s’occuper de leurs récoltes d’olives. Si la saison écoulée n’a pas été des plus favorables pour les agriculteurs et les particuliers, en raison d’une baisse de la production causée essentiellement par les différents incendies qui ont touché la région l’année dernière, cette saison semble ne pas vouloir finir pour eux. C’est le cas de Nna Ouiza, 75 ans, qui, en dehors des week-ends où ses enfants lui donnent un coup de main, s’occupe seule de la cueillette de ses champs d’olives. «D’habitude, début février, je suis très avancée dans mon travail. Généralement il ne me reste qu’un seul champ à finir. Il m’est arrivé de mettre sous presse ma récolte à la mi-février. Cette année, je suis très en retard et pourtant j’ai commencé dans les temps. La plupart des week-ends de cette saison étaient pluvieux. Ce qui a empêché mes enfants et mes belles-filles de m’aider. Mais même ceux qui ont de l’aide parmi mes voisins de champ, ils sont au même stade que moi. La récolte cette année est très prospère Dieu merci. Les changements climatiques ont fini par nous mettre en retard. Ce qui est rattrapable si le climat venait à être plus favorable à notre égard. Ce qui n’est pas sûr vu les prévisions météorologiques», se plaint Nna Ouiza. Les paysans sont, d’ailleurs, quotidiennement postés devant leurs téléviseurs durant les annonces des prévisions météorologiques. Les pluies qui ont favorisé l’abondance de la production, que nous vivrons cette année, sont devenue la hantise des paysans et autres agriculteurs. On ne parle que du retour du mauvais temps, entre voisins de champs. On s’entraide dès que possible. Certainement pas dans le travail. Chacun pour soi et Dieu pour tous, quand il s’agit de la cueillette des olives. Mais on partage les repas et on offre le gîte, pour ceux qui possède des huttes (Achiw), dès que les premières gouttes de pluies commencent à pointer. Car même à l’annonce des pluies, quelques aventureux n’hésitent pas à rejoindre leurs champs, à la vue du moindre rayon de soleil. Le plus timide des rayons de lumières donne de l’espoir aux paysans, effrayés de ne pas finir en temps voulus. Les paysans ont peur que les pluies ne détruisent ce qu’elles ont favorisé comme récolte. C’est ce que Dda Ahmed nous explique : «Si ce climat persiste il est évident qu’il existe un danger pour la récolte. Les pluies et l’humidité peuvent faire du mal aux olives qui sont déjà tombées. Le fait que les olives restent plus longtemps par terre est propice à la récolte d’une bonne huile, à condition que les olives soient exposées tout ce temps au soleil. Alors si le climat est convenable, le fait qu’on ne finisse pas dans les temps ne constitue aucun problème pour la qualité d’huile. Seulement si la fin de la récolte se poursuit jusqu’au printemps, dans ces conditions climatiques, les olives qui restent par terre peuvent pourrir, notamment si elle sont cachées sous les herbes. Ces dernières, même tendues avant le début de la saison, ont repoussées en raison de l’abondance de l’eau des pluies. Ces dernières sont autant bénéfiques pour la récolte de cette année qu’elles peuvent être nuisibles. Cela dépend des jours à venir. » Les jours à venir sont incertains. Ce qui pousse les paysans à braver les changements climatiques pour avancer coûte que coûte. Il n’est pas question de laisser filer une telle récolte à cause de la pluie. On part aux champs, on travaille jusqu’aux premières gouttes. Si elle semble passagère, on se met à l’abri et on continue le travail dès la première accalmie. Et les pauses peuvent être nombreuses sans pour autant décourager qui que ce soit des nombreux paysans qui mettent en danger leur santé pour protéger leur récolte. Si la pluie persiste, on rentre à la maison et on décide de revenir le lendemain coûte que coûte. «Ma mère va seule aux champs. Rien ne l’arrête. Seuls les grands orages et une éventuelle chute de neige pourraient la décider à rester à la maison. Il lui est arrivé de se retrouver seule dans un de nos champs éloignés, les voisins découragés par le mauvais temps. On a souvent très peur qu’il lui arrive quelque chose. Elle se comporte avec ses oliviers comme elle le ferait avec ses propres enfants. La récolte est quelque chose de sacré pour elle. Nous avons souvent peur pour elle. Elle est vieille mais elle est aussi opiniâtre quand il s’agit de sa récolte. Alors nous essayons de l’aider quand nous le pouvons. Même mes sœurs mariées lui consacrent un peu de temps dès que possible. Pourvu qu’elle termine. Ma mère est comme le climat actuel. Ses humeurs en dépendent d’ailleurs. Elle est de bonne humeur dès qu’il fait beau. Mais elle est d’une humeur cassante dès le retour du mauvais temps. Rien ne peut lui rendre le sourire tant qu’elle n’a pas toute sa récolte sous les yeux. Vivement qu’elle mette sous presse et qu’elle voit enfin ses efforts dans des fûts. Là elle commencera à en faire don et cadeaux pour le premier venu!», nous raconte Djouher, secrétaire dans l’agence régionale d’une banque publique. Djouher réserve souvent son congé annuel, ou une partie, pour l’hiver. Elle en fait profiter sa maman souvent seule au labeur. Des cousines et cousins algérois viennent souvent donner un coup de main, à condition qu’il fasse beau évidemment. C’est le retour à la terre, selon Djouher qui relève l’intérêt que ses proches ont développé, depuis quelque temps, pour la terre. Au fait, les cousins sont là parce que la maman à Djoudjou s’est portée volontaire pour prendre en charge la cueillette de leurs olives, sur l’ensemble de leurs champs, leur mère étant malade. C’est de coutume en Kabylie où les citoyens sans terre proposent volontiers leurs services en contrepartie de la moitié de la récolte. C’est de tradition également de partager en deux, entre le propriétaire et le traiteur, l’ensemble de la récolte. Une fois rassemblée, cette dernière est acheminée vers les pressoirs locaux, généralement tous modernes et bien équipés. La tradition de partage est également de mise ici. On peut s’acquitter soit en espèces soit en nature pour la pression des olives. Le principe dit que le pressoir prend le dixième de la récolte. C’est-à-dire que pour une production de 1 000 litres d’huile, on cède une centaine de litres à l’exploitant. Vu la récolte importante de cette année, les propriétaires d’huileries, modernes ou traditionnelles, se réjouissent et s’activent à remettre en marche leurs machines. La récolte est bonne, l’activité des huileries sera donc bénéfique pour leurs propriétaires. La plupart ont bien chômé l’année dernière. La récolte devant doubler cette année, selon les prévisions, les bénéfices connaîteront la même hausse. Ce qui aidera certainement à la baisse du prix de l’huile d’olive, cette année. Il faut dire que l’année dernière où la production a connu une forte baisse, soit la moitié de celle de la saison en cours, selon les chiffres avancés par les services agricoles de la wilaya de Tizi-Ouzou. Il faut dire que le prix de l’huile d’olive pour la récolte de la saison précédente était exagéré. Entre 400 et 500 dinars le litre d’huile, le consommateur en a vu des vertes et des pas mûres pour arriver à se procurer sa ration de l’année. Certains ont même dû réduire leurs réserves, du coup leur consommation, en raison du prix élevé de cette denrée tant appréciée des Kabyles. Il n’était également plus question de générosité pour la récolte de 2008. Les Kabyles sont connus pour leur bonté sans bornes envers leurs hôtes auxquels ils offrent jusqu’à 5 litres d’huile d’olive à la moindre visite. Toutes les occasions sont bonnes pour en offrir. A la visite d’un proche ou d’un malade, pour remercier quelqu’un pour tel ou tel service et même pour faire plaisir à telle ou telle connaissance vivant à l’étranger. Les nombreux incidents qui surviennent dans les compartiments de bagages des avions sont devenus des blagues. Ceci dit, l’abondance de la récolte en cours, si tout va bien, fera bien des heureux. Il vaut mieux en profiter car l’année prochaine, la récolte ne sera pas aussi prospère que celle de cette année. En effet, en dehors des éléments extérieurs telle que l’importance des précipitations et les incendies, l’olivier est connu pour sa générosité limitée une année sur deux. Les faibles pluies et les incendies qui ont ravagé les oliveraies l’année dernière, n’étaient pas les seuls éléments qui ont limité la production de la saison oléicole 2008. L’alternance naturelle de l’olivier qui fait que cet arbre se montre fécond une année sur deux, explique aussi la baisse de production de l’année dernière. Les perspectives de bonne récolte pour cette année sont également liées à ce phénomène. La qualité de l’huile ne dépend que de sa conservation et sa mise sous presse. Le consommateur est souvent arnaqué à l’achat de l’huile d’olive. Une pratique très dénoncée par les sages de chez nous. L’olivier et l’huile d’olive c’est sacré. On ne badine pas avec et surtout on ne triche pas quant il s’agit d’huile d’olive. Autre pratique condamnée par les sages, le vol des récoltes qui est devenu monnaie courante chez nous. «C’est scandaleux. C’est ça la fin du monde. On casse les huttes et on vole la récolte des paysans.

C’est honteux. De mon temps les récoltes des olives étaient sacrées. On laissait notre récolte en plein air dans nos champs. Personne n’osait y toucher», se révolte Dda Ali, 96 ans. Cet homme qui dit en avoir vu dans sa vie, est scandalisé par ce phénomène qui porte atteinte à la «Horma» des paysans volés. Du coup, depuis la survenue des premiers vols dans les villages, les paysans stockent leurs récoltes quotidiennes chez eux. Pour ceux qui ont des hangars c’est pratique. Mais ceux qui ne disposent pas d’espace étalent le fruit de leur labeur à même le sol même dans les balcons et autres débarras. Les temps ont changé et ce n’est pas toujours dans le bon sens, selon Dda Ali.

Samia A-B.