Si les prestations des services de la météorologie se sont nettement améliorées au cours des dernières années, c’est grâce à un travail de formation du personnel et d’acquisition de matériel de plus en plus performant. En tous cas, les utilisateurs des résultats de l’ONM ne cessent de croître d’année en année, allant de l’agriculture à la navigation aérienne et maritime en passant par les services de l’armée, de la wilaya, de la Protection civile, des gardes-côtes,…etc.
Pour les usages de la vie quotidienne des citoyens, les bulletins de météo spéciaux (BMS) qui atterrissent au niveau des sièges de wilaya et de daïra sont de plus en plus pris en compte par les autorités locales, les services techniques et la Protection civile. La dernière catastrophe de Ghardaïa en septembre 2008 a été précédé d’un BMS répercuté par les médias. Cependant, les préventions des catastrophes liées au climat ne se contentent pas d’attendre un BMS pour se mettre en branle. Mieux, c’est un travail quotidien que sont censés ‘’intérioriser’’ tous les intervenants dans les programmes d’urbanisme, du cadre de vie, de l’environnement et de l’aménagement du territoire. Au cours de l’automne et de l’hivers passés, plusieurs personnes ont trouvé la mort, des dizaines de maisons ont été détruites et des centaines de têtes de cheptels ont été éliminées par les pluies somme toute saisonnières mais qui ont surpris les populations et les pouvoirs publics du fait de l’état d’impréparation qui a caractérisé la gestion des espaces et des infrastructures.
La gestion de la cité en question
La gestion de la cité n’est pas seulement faite d’espaces à occuper, d’emplois à créer et de salles de fêtes à animer. C’est aussi et surtout la protection des biens et des personnes contre toutes sortes d’agressions qu’elles viennent de la nature-laquelle n’a jamais fait de cadeaux à l’humanité- ou de la société elle-même lorsque les normes et la morale qu’elle s’est tracée se trouvent quelque part ébranlées ou biaisées.
Le dicton dit si bien que ‘’gérer, c’est prévoir’’, et dans ce cas précis, la prévision se traduit en système de prévention. Partout dans le monde, les coûts économiques (matérialisés en devis) prennent désormais en compte les impondérables liés aux risques sécuritaires, sanitaires, industriels et naturels. Mieux, les banques qui financent les projets ne mobilisent les crédits qu’après avoirs jaugé des différents aléas qui pèsent sur eux. De même, les compagnies d’assurances modulent les niveaux de garantie et les prestations de remboursement en fonction des risques auxquels sont exposés les personnes et les objets assurés (projets, marchandises, immeubles, unités industrielles, personnel des ateliers…). Pour tout dire, c’est d’une culture de la gestion des risques et des assurances qu’il s’agit ici, culture qui, dans notre pays, commence à peine à pénétrer les structures administratives, les entreprises et les foyers. L’Algérie, instruite par une série de calamités liées à sa géographie physique et à la gestion approximative de son économie, ne peut pas se permettre de continuer à gérer anarchiquement et dans la précipitation la survenue de catastrophes au prix de vies humaines et d’infrastructures économiques qui auraient pu être sauvées avec un minimum d’organisation des méthodes d’intervention. La loi définit le risque majeur comme étant ‘’une menace permanente du fait de catastrophes naturelles ou d’activités humaines liées au progrès technologiques et à l’usage accidentel qui pourrait être fait de certaines matières’’. Dorénavant, l’installation d’unités industrielles seront tributaires des études d’impact sur l’environnement comme cela se fait à travers tous les pays du monde. En outre, il est fait obligation aux industriels, aux agriculteurs et aux particuliers exerçant certaines activités spécifiques de contracter des assurances contre les catastrophes. Où en sont les règles de prévention et les mécanismes d’intervention mis jusqu’à présent en Algérie ? Certains exemples, récents ou lointains, nous montrent que la préparation des pouvoirs publics et de la société aux éventuelles calamités naturelles ou industrielles est des plus aléatoires. Dans la plupart des cas, c’est carrément la navigation à vue.
Des interventions grevées par l’approximation et la confusion
L’accident du complexe GNL de Skikda en 2004, qui a causé la mort d’une quarantaine de travailleurs et des pertes matérielles dépassant un milliard de dollars, est à méditer dans le sens où des avertissements ont été donnés, selon des syndicalistes, par des employés bien avant la survenue de la catastrophe. Mais, tels des cris de Cassandre, ils n’ont pas été entendus. C’est que les mécanismes de veille et de surveillance technologiques n’ont pas fonctionnés si tant est qu’ils aient été préalablement programmés et installés. De même, la polémique soulevée il y a quelques années de cela par le crash de l’avion d’Air Algérie à Tamanrasset n’a fait qu’ajouter un peu plus à la confusion sur les explications techniques concernant la panne d’un des réacteurs de l’aéronef.
Outre ces accidents circonscrits dans un espace déterminé, il y en a qui prennent des proportions plus dramatiques. C’est la cas des inondations de Bab El Oued en novembre 2001 et de Ghardaïa en septembre 2008 qui ont constitué un drame pour deux villes et une épreuve pour la Nation. Au cataclysme de la nature, se sont greffés les ‘’erreurs’’ et les lacunes de la prévention. Les bulletins météorologiques dits d’alerte émis par l’ONM et annonçant des pluies exceptionnelles sur le Centre du pays n’ont pas été pris en compte par les autorités concernées. Au moment où les premiers cortèges de travailleurs se rendant sur les lieux de leur travail ont emprunté le boulevard Frais-Vallon, les masses de boue les entraînèrent-dans les bus et dans les voitures particulières- vers le marché du Triolet où ils furent ensevelis sous les laves de terre. Certains corps ont été jetés carrément dans la mer. Il n’était pas encore 8h du matin. La Radio El Bahdja, que beaucoup d’automobilistes et mêmes des conducteurs de bus écoutaient en ce moment-là n’a pas soufflé un mot sur la catastrophe qui commençait à faire ses premières victimes. Une intervention de ce média public aurait mis en garde et dissuadé beaucoup de gens d’aller s’aventurer sur ce boulevard en cette sinistre matinée de samedi. L’information de proximité, assurant utilement le service public ne fait pas encore partie de notre culture. Il se trouve que la plupart des victimes ont trouvé la mort à l’extérieur de leurs domiciles. C’est dire que l’information diligente et bien véhiculée peut éviter au moins une partie des pertes humaines. L’anarchie dans la distribution des aides humanitaires à Bab El Oued- ayant fait le bonheur de gens sans scrupules- a encore ajouté un peu plus d’amertume au drame des survivants abrités dans des tentes pendant les nuits glaciales de novembre coïncidant, qui plus est, avec le mois de Ramadhan. A Chardaïa, il en était presque de même. Les populations se plaignent jusqu’à ce jour de la mauvaise prise en charge de leur situation de sinistrés.
Le diagnostic et les effets
Ce genre précis de catastrophes naturelles dues à des coulées de boue dévalant les versants est récemment connu en Algérie depuis les grands dégâts subis par le sol suite au phénomène de déforestation. Ayant perdu son pouvoir régulateur du régime des eaux, le sol voit, du même coup, ses capacités de filtration réduites à néant, ce qui aboutit à une torrentialité accrue de l’écoulement des eaux créant des inondations au niveau des villes et des villages. Ce dernier phénomène est, bien sûr, aggravé par les constructions illicites sur les zones inondables des berges.
Le même phénomène est à l’origine de l’envasement des barrages, ce qui, à la longue, réduira fortement leur capacité de rétention comme c’est le cas pour le barrage du Ksob, touchant les wilayas de Bordj Bou Arréridj et M’sila. A ce propos, on ne peut que se réjouir de l’esprit de prospective de l’Agence nationale des barrages et transferts (ANBT) qui a fait mener une étude sur la protection du bassin versant du barrage de Koudiat Acerdoune (s’étendant sur presque 3000 km2 entre les wilayas de Bouira et Médéa) bien avant l’achèvement des travaux de construction de cet ouvrage
Le séisme qui a frappé la région de Boumerdès en 2003 n’a pas échappé, lui non plus, à la polémique. Administration, promoteurs immobiliers et entrepreneurs en bâtiment ont essuyé le courroux de populations meurtries ayant perdu leurs proches, leurs maisons, leurs ateliers, leur argent et leurs papiers. Les immeubles nouvellement construits et réceptionnés s’effondrèrent comme un château de cartes en cette soirée du 21 mai 2003.
L’anarchie urbanistique, la fraude sur le bâti, le poids de l’exode rural, enfin, tous les maux de la gestion approximative de nos cités ont trouvé ce jour-là leur expression la plus dramatique : deux mille morts, des centaines de blessés et handicapés, des enfants traumatisés et des milliards de pertes matérielles. Les blessures tardent à se refermer d’autant que le procès relatif à cette affaire n’a pas été explicite de façon à révéler les noms des entrepreneurs coupables de fraude sur les normes de construction et sur la quantité et la qualité des matériaux utilisés, ainsi que les noms des agents de l’administration qui seraient complices de telles dérives.
Il est aussi établi, par les connaissances géologiques disponibles, que la région de Boumerdès est traversée par une faille sismique sur laquelle la construction doit être soumise à de strictes règles parasismiques. Dans les deux cas de figure- inondations et séismes-, les premières règles de prévention sont, sans conteste, le respect des règles de l’aménagement du territoire et des normes urbanistiques. Le développement équilibré de l’arrière-pays (montagne et Hauts Plateaux) limitera considérablement l’exode qui a fait de nos villes des ‘’agrégats’’ sans âme et des ensembles vulnérables.
Les valeurs de l’environnement sont indubitablement celles de la civilisation et du civisme ; ce sont aussi les valeurs de l’économie et de la société modernes basées sur la rationalité, la bonne gouvernance et la veille technologique.
L’environnement a un coût économique dont les pouvoirs publics ne peuvent faire l’économie.
Mais, c’est aussi l’ensemble de la société qui est interpellé, avec le monde associatif, les élites scientifiques et les élus, pour faire prévaloir une nouvelle culture bâtie sur un cadre de vie sain et un aménagement du territoire basé sur l’équilibre physique et biologique des ressources.
Amar Naït Messaoud
