“Nous avons un décalage horaire avec le RCD”

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La Dépêche de Kabylie : Le Conseil des ministres vient de décider la dissolution des assemblées locales de Kabylie. Comment le FFS fait-il face à cette situation ?

ll KARIM TABBOU : La dissolution des assemblées locales de Tizi Ouzou et de Béjaïa est une décision arbitraire et illégale. La double focalisation du débat sur la Kabylie en tant que région que les autorités continuent de singulariser, et les assemblées locales devenues l’enjeu principal des marchandages entre le gouvernement et la mafia locale, prouvent que le scénario est élaboré et méthodiquement mis en œuvre. Le démantèlement des forces démocratiques, principalement du FFS, est devenu la priorité des décideurs qui ne lésinent ni sur les moyens ni sur les modes d’emploi. Le dialogue avec les Aarouchs n’est qu’un maquillage d’une vaste opération préparée de longue date par la police politique, visant la dislocation politique, économique et sociale d’une région devenue gênante dans la restructuration autoritaire et de mise au pas de la société. L’assassinat à ciel ouvert de 126 jeunes, la révocation de plus de 400 élus, la prolifération planifiée des milieux de débauche… ne sont pas des faits du hasard. C’est une entreprise criminelle et sournoise de destruction politique et de démoralisation sociale de la Kabylie. Pour revenir à la question de la dissolution, je vous fais remarquer que cette mesure ne concerne que deux wilayas. Ce qui prouve le caractère sectaire, raciste et régionaliste de la démarche du pouvoir concernant la Kabylie. Paradoxalement, les deux wilayas ayant combattu la fraude électorale lors des municipales de 1997 dont l’architecte est l’actuel chef du gouvernement, se voient dépossédées de leurs élus en 2005 au profit d’une structure dont la représentativité s’est faite sur décret du même chef du gouvernement. Nous reconnaissons le génie d’Ahmed Ouyahia qui a réussi, à travers les Aarouchs, à garder les gendarmes en Kabylie et à traficoter les lois pour faire partir les élus. Il faut disposer d’un grand diplôme de manipulation pour le faire !!!Il est clairement établi que la finalité de cette entreprise est de tenter d’imposer une représentation politique factice à la région. Le chef du gouvernement s’emploie à trouver toutes les ficelles possibles pour implanter le RND même si cela devait se faire sur les ruines de la Kabylie. Quant au chef de l’Etat, il est dans une logique de règlement de comptes avec une région dont la symbolique lui rappelle ses inaptitudes politiques et son passé de putschiste.La réponse du FFS est toute simple : opposer la force de la politique à la politique de la force. Lorsque le chef du gouvernement a lancé un appel au dialogue, nous avons exigé que cela se fasse dans la transparence et que les débats soient retransmis en direct à la télévision. Notre position a provoqué plus de colère que de raison chez le chef du gouvernement, habitué aux conclaves souterrains et aux négociations de coulisses. Et devant la persistance de la provocation contre les élus qui se solde d’ailleurs par un décret de dissolution, nous nous sommes inscrits dans la protestation pacifique. En plus des actions de protestation, nous avons produit un document – argumentaire qui démontre le caractère illégal et arbitraire de la dissolution que nous avons adressé à l’opinion publique. Nous comptons également mener une campagne de sensibilisation et d’alerte envers l’opinion publique nationale et internationale sur les risques que comporte une telle démarche sur la cohésion et l’unité nationales. Vous aviez défié, encore une fois, les autorités en organisant jeudi passé une marche des élus à Alger. Est-ce une manière de protester contre cette décision ou tout simplement une stratégie politique ?ll Nous avions prouvé notre capacité de mobilisation et d’organisation. Malgré la panique qui s’est emparée des services de sécurité dépêchés en renforts, les militants et sympathisants du FFS sont restés sereins et nous avons réussi notre activité. Contrairement aux autorités qui paniquent et qui font recours à la matraque devant le moindre mouvement de la population, les militants du FFS sont formés dans les valeurs du respect et dans les vertus de la non-violence. La marche du FFS a eu un impact politique important sur l’ensemble de la population puisqu’elle a provoqué une levée, même momentané, du régime de  » territoire occupé  » imposé par les autorités à la capitale. En face d’un pouvoir qui montre des inaptitudes politiques criardes, nous opposerons l’intelligence, la mobilisation permanente et l’action non violente. A cet effet, nous avons arrêté un programme d’action sur le terrain, échelonné sur plusieurs mois. Par ailleurs, une action d’envergure nationale est prévue pour le 20 août, date anniversaire de la tenue du congrès de la Soummam. Un des principes entérinés lors de ce congrès qui demeure d’actualité, était « la primauté du politique sur le militaire. » La célébration de cette date n’est pas une simple évocation de l’histoire, c’est un rappel voire une réaffirmation des principes de la révolution aux fossoyeurs et aux usurpateurs du combat libérateur du peuple algérien. Le simple fait d’évoquer Abane Ramdane et le faire entendre aux autorités est hautement révolutionnaire. Pour nous donc, la célébration du 20 Août est un message politique important.Nous allons continuer au-delà, puisqu’on prévoit des sorties sur le terrain, particulièrement en Kabylie. Il y aura des meetings dans les wilayas de Tizi Ouzou, Béjaïa, Bouira, Boumerdès et Sétif. Cela en plus de la célébration de la journée du 29 septembre qui commémore la création du parti. Pour cette année, les festivités officielles se dérouleront à Tizi Ouzou, un des lieux où s’est faite la proclamation du FFS en 1963. Y aura-t-il d’autres actions de rue comme celle de jeudi passé ou vous allez vous contenter de meetings et autres rencontres ?ll Toutes les actions sont envisageables, tout en restant dans le principe de non-violence. Nous allons démontrer que nous pouvons faire de la politique sans avoir recours ni à la casse, ni à la destruction des édifices publics.Parallèlement à cela, nous n’allons pas cesser d’alerter l’opinion publique nationale et internationale sur les dangers que comporte la démarche du pouvoir que ce soit vis-à-vis de la Kabylie ou des autres régions du pays qui subissent les affres de la répression et de la Hogra.

D’après le communiqué du Conseil des ministres, la dissolution des assemblées élues est irrévocable, tout comme l’organisation d’élections partielles. Allez-vous participer, si des élections auront lieu ?ll Réduire une crise politique nationale d’une telle magnitude à de simples opérations de montage et de démontage institutionnel est politiquement malhonnête. Cela fait des années qu’on organise des élections sans que cela n’ait un quelconque impact positif sur la vie de la population. Aujourd’hui se pose à nous la question de savoir quel impact positif peut avoir une élection sur la population. Depuis 1992, nous avons vu défiler plus d’une dizaine de chefs de gouvernement. On a survécu à quatre chefs d’Etat. Le premier, on l’a fait démissionner, le deuxième on l’a assassiné, le troisième on a écourté son mandat et l’actuel veut rester président à vie. Notre position concernant la question sera celle qui préserve le mieux les intérêts de la population. A mon avis, toutes les forces politiques et sociales autonomes, porteuses du projet démocratique, doivent se mobiliser pour faire échouer la résurgence dangereuse des archaïsmes et le retour planifié de l’esprit régionaliste.

Le FFS est connu pour être un parti qui fait toujours associer d’autres formations et personnalités à ses actions. Peut-on s’attendre à des alliances en perspective ?ll Le FFS a toujours privilégié le dialogue et la concertation. Nous ne sommes pas un parti exclusiviste. Nous sommes convaincus que la construction démocratique ne peut se faire qu’à plusieurs dans le cadre du respect de l’éthique politique et des principes du respect de la diversité. Nous restons fermés à toute approche et à toute vision qui nous obligerait à brader le contrat de confiance qui nous lie avec la population. Contrairement à ceux qui ont choisi de passer par les sentiers de la corruption en allant les yeux fermés dans les moules du pouvoir, nous demeurons attachés à notre autonomie politique et fidèles à nos principes de transparence et à nos devoirs de vérité, de pédagogie et de lucidité politiques.

Est-ce une manière de répondre à Saïd Sadi qui vous a invité récemment à une alliance en Kabylie ? ll Nous regrettons le décalage horaire qui nous sépare des autres formations politiques. Ces dernières se rendent compte, mais souvent en retard, que le FFS a raison d’avoir adopté telle ou telle position. Nous avons pour habitude de respecter les positions, les visions et les démarches des uns et des autres. Force est de constater que nous agissons sur des lieux différents. Pendant que le FFS mène un combat politique de protestation pour préserver le pays de la dislocation, d’autres se sont précipités à s’installer dans une logique électorale et de confection de listes. Réduire une telle problématique à une question de montage de listes est le meilleur service à rendre aux autorités qui comptent justement balayer la dimension politique de la crise au profit d’un « réajustement » électoral. Nous sommes convaincus au FFS que la dissolution des assemblées locales n’est qu’une étape dans la mise en œuvre du plan de démantèlement politique de la région.

Le dialogue entre les Archs et le gouvernement est dans sa phase finale. Comment voyez-vous cette entreprise et les conclusions avec lesquelles elle sortira ?ll Comme vous le dites, apparemment le « dialogue » est arrivé à sa phase finale pour passer à une nouvelle séquence dans la diabolique machination contre la région de Kabylie. Dès le début, ce feuilleton de dialogue entre Ouyahia et ses propres chargés de mission avait pour finalité de faire de cette région un abcès de fixation à l’effet d’imposer, contre la volonté populaire, une structure archaïque comme partenaire exclusif de la région pour mieux dégrader la politique et, collatéralement, fermer le débat sur les questions nationales. C’est pratiquement le même traitement qui est fait aux différentes organisations syndicales, pourtant très dynamiques et très présentes sur le terrain, que seul le pouvoir refuse de voir alors que le chef de l’Etat décréta que l’UGTA est le seul partenaire social du gouvernement. Au lieu d’une démarche politique globale et sérieuse, les décideurs se confectionnent des partenaires et secrètent à une allure exponentielle des structures clientélistes financièrement dépendantes et politiquement dociles. Le tout constitue la nouvelle alliance présidentielle RND-FLN-MSP-UGTA et les Aarouchs.

Interview réalisée par Ali Boukhlef

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