La marche du siècle !

Un million ? Deux millions de personnes ? Les estimations allaient de tous côtés. Peu importe quand on se souvient que lorsque les premiers rangs des marcheurs arrivèrent devant le port d’Alger pour bifurquer sur la place du 1er-Mai, puis sur la place Addis Abeba, les derniers maillons de la chaîne humaine piaffaient encore d’impatience aux… Pins-Maritimes. Depuis l’Indépendance du pays, aucun mouvement de foule, aucun rassemblement humain n’a pu atteindre les proportions de celles de la marche du 14 juin. Suite à ce qui fut considéré à juste titre comme une blessure historique, une humiliation de plus dans la relation tendue entre la Kabylie et le pouvoir politique central, les populations de Kabylie ont senti sourdre dans leurs tréfonds l’appel rédempteur de l’unification des rangs en dehors des coteries et autres clans partisans. Quelles que fussent les manœuvres et autres manipulations qui ont essayé de frelater la nature saine et sincère du mouvement des ârchs, celui-ci a su conduire la contestation, revitaliser la fronde et canaliser les énergies. Le Mouvement citoyen des ârchs est né au lendemain des débuts de la grande révolte de la jeunesse kabyle qui avait entraîné l’assassinat de 126 jeunes par la gendarmerie nationale. Cette série d’assassinats a été la résultante des affrontements qui ont opposé les jeunes manifestants aux forces de la gendarmerie suite à l’assassinat, le 18 avril 2001, d’un jeune de la localité de Beni Douala, du nom de Guermah Massinissa, dans les locaux de la gendarmerie. Bavure, comme le prétendit le ministère de l’Intérieur, ou acte délibéré destiné à « initier et à camoufler » une probable révolution de palais, comme le pensèrent et l’analysèrent certains acteurs politiques et sociaux, le fait est suffisamment grave pour déclencher une chaîne de réactions de solidarité et d’indignation de la jeunesse kabyle qui se sentait touchée par un traitement ressenti comme une grave dérive destinée à soumettre et à humilier la société. Les ârchs, issus d’horizons politiques divers, s’assignèrent comme tâche principale d’encadrer et de canaliser la révolte des jeunes kabyles décidés d’en découdre avec les forces de la répression. Ces manifestants n’avaient pour « armes » que les pierres et les cocktails Molotov de fortune contre des armes de guerre qui étaient à mille lieues des outils de la légitime défense. En tout cas, la commission d’enquête créée par le Président Bouteflika et présidée par un éminent juriste, le professeur Mohand Issad, n’a pas mâché ses mots pour dire que la riposte des gendarmes n’en fut pas une ; elle était sciemment organisée pour faire le maximum de tués. Ladite commission a établi également des responsabilités politiques du fait que, tout au long des semaines sanglantes en Kabylie, aucun responsable investi des pouvoirs de la sécurité nationale n’avait donné ordre d’arrêter de tirer. Le Mouvement citoyen était vu à l’époque – sans doute avec une ingénue présomption – comme la « superstructure » théorique ou la conscience politique d’une révolte confuse et nébuleuse. En tout cas, l’entrée en scène de cette organisation avait conduit à une baisse de l’intensité des émeutes comme elle allait aussi servir de « zone tampon » entre les pouvoirs publics et les desperados de la révolte kabyle. Cependant, le bilan physique et moral de la crise – 126 jeunes tués et des dizaines de graves blessés – paraissait trop lourd et les plaies restaient trop béantes pour que les populations et les ârchs pussent faire marche arrière ou se soumettre à aller à Canossa. Le Mouvement s’est doté d’une plate-forme de revendications, la Plate-forme d’El Kseur (PFK), laquelle, en quinze points, récapitule les revendications historiques et immédiates de la Kabylie. Lors de la marche qui a drainé, le 14 juin 2001, quelque deux millions de personnes, les ârchs ont voulu transmettre solennellement au Président Bouteflika la Plate-forme d’El Kseur. Cependant, la répression de la marche par les forces anti-émeutes et la manipulation médiatique qui en a été faite par la télévision d’État – qui présenta les marcheurs comme des « sauvages » ou « aborigènes » venus envahir Alger – avaient compromis les chances d’une solution à court terme d’une crise qui a des profondeurs historiques connues de tout le monde. La Plate-forme d’El Kseur reprend – outre la revendication d’une réparation morale et matérielle des dommages causés aux victimes de la répression d’État ainsi que des mesures pratiques d’apaisement (poursuites judiciaires contre les auteurs des crimes devant des tribunaux civils et suppression des brigades de gendarmerie en Kabylie) – les revendications historiques de la Kabylie, à savoir la reconnaissance effective par l’État de l’identité et de la culture amazighes dans les textes fondamentaux du pays. Le Printemps noir, après moult épisodes de dialogue des représentants des ârchs avec le gouvernement, a pu fait acquérir à la cause amazighe quelques avancées en matière de reconnaissance nationale. La Constitution place la langue amazighe comme seconde langue nationale. Une prise de conscience plus aiguë de la question identitaire et de ses soubassements politiques commence à empreindre différentes franges de la société et plusieurs institutions de la République. Même si le combat pour les valeurs démocratiques et la consécration définitive des données de la culture amazigh en Algérie demandent encore d’autres formes de luttes – sur le terrain de la production culturelle et de l’animation intensive du mouvement associatif –, la marche du 14 juin nous aura instruit sur la disponibilité citoyenne, sur les attentes de la société et sur les sacrifices que réclame la volonté de remonter la pente de l’histoire.

Amar Naït Messaoud

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