Pourtant, et c’est ce qui donne de l’épaisseur à ses œuvres, et une portée magistrale à son produit, c’est que Lounès n’a jamais fréquenté une quelconque école de musique. Ses connaissances proviennent essentiellement, comme la majorité des chanteurs du terroir, de l’apprentissage dans le tas à l’aide d’instruments rudimentaires.
Parfois, il se surprend à émettre des souhaits et à faire des confidences : « Je suis prêt à consacrer dix ans de ma vie pour maîtriser le chaâbi. »
Sa musique était basée à la fois sur le folklore kabyle des montages, le chaâbi citadin d’Alger avec de la modernité. Il a été novateur également dans l’orchestration qui n’a pas cessé d’évoluer et de s’étoffer avec l’introduction du qanûn (la cithare). Matoub n’a pas cessé de mélanger instruments traditionnels et modernes, comme la basse, les synthétiseurs… Enfin, l’autre innovation apportée par Lounès Matoub concerne le chant. Il a fait évoluer le chant dans sa technique, il faut dire qu’il avait une voix de bluesman, des khanate comme on les surnomme dans ce milieu réservé aux seuls initiés, à donner la chair de poule. Et quand tout cela évoque un sujet aussi sensible que la séparation, l’amour ou la déchirure, le résultat est garanti.
De plus, celui qui n’a eu de cesse de se démarquer des habituelles mélopées, traditionnellement instaurées au fil du temps dans cet univers musical kabyle, ne s’encombre nullement des appréhensions quant à d’éventuels « dérapages ». Non, il le fait, fait écouter à certains de ses proches, et fonce… Et le résultat n’a jamais manqué de faire mouche.
Ses chansons sont reprises partout. Dans les bus, les taxis. Partout où deux ou plusieurs personnes ont en commun cet amour pour la musique et de la sensibilité à partager.
Par ailleurs, il convient de mettre en exergue le fait que cet artiste qui chante l’amour comme Aragon et la lutte comme Ché-Guevara n’a pas de territoire précis et des garde-fous à respecter. Il est aussi bien écouté dans les chaumières que dans les cités universitaires. Dans les bars comme dans les transports en commun. Dans les salons les plus huppés comme dans les endroits les malfamés.
C’est cela qui fait la force de cet artiste. Car lui-même, il se sent aussi bien à l’aise dans ces lieux.
On ne peut pas parler de Lounès Matoub sans évoquer son côté militant, son engagement dans diverses causes. Le militantisme est très important dans son œuvre. Il a chanté des textes très engagés. Il avait cette habitude de chanter sans détour, sans complaisance. Il n’utilisait pas trop de métaphores, le langage était clair et direct.
Quand il chante l’amour, tout le devient ; et quand il prône la séparation comme mode de relation, tout semble également lui ressembler.
En effet, et comment peut-il en être autrement quand on sait qu’une œuvre musicale comme celle où il communie avec son épouse, devenue son ex. pour des motifs inavoués, est devenue avec le temps la réponse aux questionnements divers et un repère pour toutes les âmes en peine. Pour ces derniers, Lounès était non seulement un chef de file pour l’avoir vécu, parfois subi, mais un remède miracle pour oublier avant de sombrer. Rentabiliser l’échec pour mieux appréhender d’éventuels copies.
Et c’est pourquoi, disons-le sans risque de nous tromper, que Matoub Lounès était l’artiste Au sens plein du terme. Avec des amis d’enfance ou des relations nouées à la hâte, autour d’un verre, en tout cas dès lors que l’amitié s’y est installée, il était prêt à tout.
Dépensier sans limité, généreux à souhait, Lounès était unique. Il était de ceux qui, pour un moment d’extase, ne comptait point. Et des exemples de ce comportement sont légion dans toute la Kabylie. Et la rumeur, bien entendu, se nourrissait pleinement de sa vie pour faire naître des supputations allant de l’homosexualité (?) à de prétendues tares dont seuls ses proches avaient cette capacité de rire sous cape. Matoub n’est pas mort de cette mort stupide. De sénilité qu’il a de tout temps ridiculisée. De vieillesse qu’il voulait absolument éviter. Il est mort tel un héros, les armes à la main et le sourire comme dernier message à ceux et celles qui, par milliers étaient venus de partout lui faire les adieux. Tout doucement, les yeux fermés, ils chantaient comme on berçait un enfant, après une longue journée pour qu’il sourie en s’endormant…
Ferhat Zafane
