Soutien public et ouverture sur le monde

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Lors d’entretiens qu’ils ont eus récemment à Alger les deux ministres, qui ont présenté les politiques de développement de l’artisanat dans leurs pays respectifs, ont fait montre de leur disponibilité à développer cette coopération à travers notamment « l’échange d’expérience, la documentation, la formation et la participation des artisans aux salons et expositions organisés tant en Algérie qu’au Niger », selon un communiqué du ministère.

Le secteur de l’artisanat ne cesse d’attirer l’attention des pouvoirs publics à travers la politique des petites et moyennes entreprises censées conduire et faire converger les efforts des différents acteurs agissant dans ce domaine, et particulièrement les artisans eux-mêmes qui, jusqu’à un passé récent, étaient les laissés-pour-compte de la relance économique basée essentiellement sur les grandes infrastructures et la stratégie industrielle.

Que des rapports de coopération mutuellement bénéfique soient aujourd’hui envisagés avec les pays maghrébins voisins ou du Sahel en matière d’activité artisanale, c’est certainement une voie idéale pour échanger les expériences, fructifier les création de chaque pays et rapprocher les peuples et les cultures. Ces pays ayant évolué dans un environnement culturel présentant beaucoup de similitudes et portant un fonds patrimonial et mémoriel spécifiquement africain sont à même d’asseoir une politique de coopération en matière de création artisanale de façon à créer des milliers d’emploi et à valoriser les cultures locales d’Afrique.

La régression du secteur artisanal en Algérie a atteint un seuil effarant au point où des dizaines de métiers et des centaines de milliers d’emplois ont été perdus en l’espace de quarante années. C’est, du même coup, des pans entiers de la mémoire et de la culture nationales qui sont effacés ou escamotés par une «modernité» limitée à la seule «vertu» de l’importation permise par la rente pétrolière. Des produits artisanaux chinois ou de contrées moins connues garnissent depuis plus de dix ans les magasins les plus reculés du pays. Impuissants devant un tel déferlement, ceux qui restent parmi les anciens artisans algériens n’ont apparemment de choix que de se tourner vers une autre activité qui rapporterait mieux.

Au début de l’année en cours, les présidents des Chambres de l’artisanat et des métiers au niveau national ont présenté un ensemble de propositions pour le ministère de l’Artisanat et de la Petite et Moyenne entreprise pour donner corps à la stratégie nationale conçue pour ce secteur à partir de 2010 jusqu’aux horizons 2025. A cette occasion, le président de la Chambre nationale de l’artisanat et des métiers, Messaoud Zaïd, a soutenu que ce secteur – dans le cas où des conditions matérielles, réglementaires et administratives lui sont garanties – pourra, à terme, générer quelque deux millions de postes d’emploi. À la tête de ces conditions administrative, le responsable de la Chambre nationale de l’artisanat, cite des décisions politiques qui devraient émaner de la présidence de la République.

Vers la restructuration du Fonds de l’artisanat

Les problèmes auxquels est confronté ce secteur de l’économie sont connus à peu près de tous les acteurs qui y interviennent et sont inventoriés comme étant de véritables freins à la véritable promotion de l’artisanat. La cherté de la matière première, à commencer par l’or et le cuivre, constitue un handicap majeur. Ensuite, il a été fait état du poids de la fiscalité et des tarifs douaniers qui grèvent de leur poids l’essor du secteur. Cela se répercute directement sur le coût de production et sur la commercialisation qui n’arrive pas encore à se frayer un chemin d’autant plus que, autre épine sur cette voie, le commerce informel pour ces produits est aujourd’hui florissant.

Dans sa déclaration à la presse en février dernier, Messaoud Zaïd propose la restructuration du Fonds national de l’artisanat et la révision de son mode de gestion pour en faire un fonds de soutien et de crédit. Dans le même sillage, il demande à ce que soit créé un «pôle touristique» propre au secteur de l’artisanat dans chaque wilaya.

À l’occasion de la mise sur la table de tous les problèmes dont souffre le secteur, il a été aussi revendiqué une action d’information et de marketing de la part de nos représentations diplomatiques à l’étranger de façon à faire connaître et à promouvoir le produit du terroir algérien et son fabricant. C’est l’une des conditions essentielles pour pouvoir pénétrer les autres marchés du monde au sein desquels une concurrence féroce est engagée depuis longtemps.

Dans sa relation quotidienne avec l’administration, la corporation des artisans est, le moins que l’on puisse dire, insatisfaite. Ses membres jugent qu’il y a encore trop de bureaucratie. Ils font état de la non-prise en considération par l’administration des propositions et recommandations du conseil national des Chambres d’artisanat et des métiers.

Il est vrai que le secteur de l’artisanat a fait une heureuse «incursion» dans le domaine du développement rural par le truchement des PPDRI pilotés par le ministère de l’Agriculture. Dans ce cadre, des projets de proximité sont initiés sur la base de ce qui est appelé «thème fédérateur» dont l’un des axes est les produits du terroir. Ces derniers s’égrènent sur une gamme fort variée allant des métiers les plus connus comme la tapisserie, la poterie et le tissage jusqu’à la vannerie, la sparterie, l’ébénisterie, la pierre taillée…

Avec la libéralisation du commerce extérieur et l’accroissement des recettes pétrolières, de nouveaux filons – qui ne représentent pas des cas d’urgence ou d’extrême nécessité – ont été investis par les importateurs. Sur ce point précis, l’économie nationale ne s’est pas encore totalement remise des errements qui ont valu l’asphyxie de plusieurs métiers par la faute d’importations inconsidérées d’objets traditionnellement fabriqués ou produits chez nous. L’accord d’association avec l’Union européenne et la future accession de l’Algérie à l’OMC ne sont pas faits pour aider à la réhabilitation des anciens métiers ruraux ou populaires qui font partie de l’identité algérienne et qui représentaient naguère une véritable richesse nationale.

Une branche essentielle de l’économie

Nos marchés, en ville ou à la campagne, regorgent de gadgets et autres joujoux décoratifs provenant de l’importation. Il y a nécessairement ici matière à interrogations comme celle qui consiste à chercher pourquoi et comment des pays étrangers ont pu «imposer» leurs marchandise chez nous. Ou bien encore : est-il normal qu’il n’y ait presque rien d’algérien qui puisse être exhibé, commercialisé et exporté dans le domaine de l’artisanat et du savoir-faire ancestral ? Sommes-nous démunis et perclus au point que nous sommes réduits – système rentier aidant – à de simples et dociles consommateurs de produits étrangers y compris dans le domaine de l’artisanat ? Il ne s’agit pas ici, loin s’en faut, de faire le procès de pièces culturelles venant de pays de grande civilisation, comme la Chine, ni d’incriminer l’esprit commercial qui anime leurs producteurs. Au contraire, c’est en estimant à sa juste valeur l’effort de création des peuples concernés, le système économique qui a permis ce genre de réussite et la culture ancestrale qui en constitue le substratum, que l’on ne peut que déplorer l’état dans lequel se trouve actuellement l’un des secteurs les plus symboliquement chargés de l’âme et de la personnalité algériennes, outre le fait qu’il est censé faire partie d’une des branches essentielles de l’économie.

Des fabricants qui ne veulent pas lâcher leur métier ou des associations – lorsqu’elle arrivent à agir dans un patent climat d’adversité – ont pu mettre à la disposition du public, ou à exposer dans certaines manifestations culturelles, les produits du terroir. Une telle action, considérée comme une véritable prouesse, devrait interpeller les pouvoirs publics et tous les acteurs économiques sur les retards et les problèmes objectifs d’un secteur qui, partout dans le monde, est considéré comme le pendant naturel de l’activité touristique et l’expression matérielle de l’âme de la communauté.

Confluence artisanat/tourisme

Il est en tout cas incontestable que le premier mérite du maintien de ces activités – avec d’autres métiers connus ou modestement répandus sur le territoire national – et de la tenace volonté de les préserver et de les promouvoir, revient en premier lieu aux détenteurs du message ancestral, aux porteurs de valeurs sûres et immarcescibles de la culture de nos aïeux, aux mains magiques et pleines de dextérité. Ces hommes et ces femmes, même s’ils sont organisés dans les chambres d’artisanat et des métiers, n’ont réellement attendu aucune «instruction» pour tisser le tapis et le burnous, mouler l’argent pour fabriquer fibules et broches ou bien encore malaxer la glaise pour en sortir amphores et écuelles. Ce segment important, situé à la confluence de la culture et de l’économie est censé être pris en charge par plusieurs départements ministériels à la fois : tourisme, agriculture, culture, PME/PMI, direction de l’action sociale, ministère de l’Intérieur…. Pour s’arrêter singulièrement sur le secteur touristique, celui-ci se trouve dans une période cruciale du développement du pays où il est sollicité pour participer à la diversification des recettes budgétaire et mettre fin à la mono-exportation en hydrocarbures qui menace le pays par l’épée de Damoclès qu’elle fait suspendre sur l’avenir immédiat et lointain de notre économie. À l’image de l’agriculture qui est considérée comme richesse permanente pour laquelle il y a lieu de tracer une stratégie et de mobiliser les moyens de développement pour en cueillir les fruits, l’activité touristique, telle que comprise par les pays dépourvus de ressources minières, est un secteur fécond de la richesse des sites et paysages du pays ainsi que de sa culture et de son artisanat. De ce fait, il devrait être considéré comme une ressource permanente qui ne demande que l’attention et l’intérêt des pouvoirs publics et du monde associatif. La création d’emplois dont parle le président de la Chambre de l’artisanat et des métiers ne risque pas d’être une vue de l’esprit si tout l’intérêt que réclame ce secteur lui est accordé par les pouvoirs publics. Par la passerelle qu’il jette entre les secteurs du tourisme, de la culture et du monde de l’entreprise, l’artisanat est susceptible d’apporter une plus-value économique inestimable au pays, de jouer un rôle fondamental dans l’approfondissement de notre ancrage dans l’authenticité algérienne et de servir d’ambassadeur de la culture algérienne dans le monde.

Amar Naït Messaoud

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