La contrebande, une parade au chômage

« Petit affairiste deviendra grand », susurre-t-on souvent à la vue d’un jeune faisant ses premiers pas dans la contrebande, devenu depuis des lustres un phénomène banal.

Certains parmi ces jeunes nous ont avoué avoir frappé à toutes les portes, mais qu’ils ont été accueillis à chaque fois par un silence monastique et coupable. Comme pour se défendre d’avoir opté délibérément pour ce « job », d’aucuns nous ont assuré avoir tout essayé avant d’échouer dans la rue. « J’ai constitué des dossiers à la pelle afin de suivre une formation qualifiante, mais on m’a opposé, à chaque fois, une fin de non-recevoir sous prétexte que je n’avais pas le niveau scolaire requis », nous confie Smaïl, un sémillant jeune de 16 ans.

En désespoir de cause, il s’est tourné vers la rue. Une fois habitué à ce mode de vie, le goût du luxe aidant, ils ne peuvent plus s’en passer.

En tirant de juteux dividendes, quelques-uns de ces jeunes arrivent même à force de pugnacité, à se faire une situation fort enviable : « Je connais pas mal de mecs qui ont commencé comme moi à vendre des cigarettes à l’unité. Ils sont maintenant très riches », ajoute ce jeune, originaire d’Ath Abbas, qui ne fait pas mystère de son ambition pour leur emboîter le pas.

Si vous évoquez avec eux l’idée d’un travail à revenu fixe, vous obtenez un rictus en guise de réponse. Et pour cause, l’aversion pour tout emploi salarié revient comme un leitmotiv chez eux : « Qu’est-ce que je vais faire avec 10 000, 15 000 ou même 25 000 DA par mois ? », s’interroge Hocine de Tazmalt. Et de poursuivre : « Ce n’est certainement pas avec un tel salaire que je vais bâtir mon avenir ». Madjid d’Ath Mlikèche, lui aussi, ne dissimule pas son rejet de tout travail salarial : « Mon père travaille comme un nègre depuis 25 ans dans une entreprise publique et nous habitons toujours une masure avec mes cinq frères et sœurs. Parfois, je suis obligé d’acheter des fringues ou des articles scolaires à mes frangins. C’est une manière comme une autre d’aider un peu le « vieux ».

Une partie de ces jeunes, par la force des choses et de la misère, se substitue aux parents. Avant même d’atteindre la majorité, certains ont toute une famille à charge. Ali, du village Allaghan, est du lot : « J’ai d’abord travaillé comme serveur dans un café, mais mon salaire était dérisoire, 7 000 DA que mon père s’empressait de me prendre. Je me suis alors mis à vendre des cigarettes et des confiseries et j’ai vu que je m’en tirais plutôt bien. Maintenant, je suis satisfait. je me permets même le luxe de subvenir aux besoins de la famille ».

Soudés par une communauté d’intérêts, ces jeunes constituent d’authentiques trusts. Le milieu est régi par un code de conduite infaillible. A croire qu’ils possèdent un syndicat occulte.

N. Maouche