Du référent identitaire au risque de compromission fatale

Dans le sillage de l’euphorie débordante, le débat sur l’Algérianité, perverti, biaisé, jeté aux orties des interdits- des décennies durant- ressurgit. Le panarabisme vole en éclats, vingt ans après que Kateb Yacine, porteur de rêves amazighs, amant et guerrier de la liberté pour l’Algérie et tous les hommes, eut décrié l’impossible nation arabe. C’est aussi du coup ébaucher une libération idéologique du joug baathiste et recenser toutes les infidélités aux idées inassouvies de Abane Ramdane. Abane, père de l’Indépendance, dont la lâche liquidation hante toujours la conscience nationale. Cinquante-deux ans, jour pour jour, après l’étranglement de l’intelligence à Tétouane; et l’écrasement de l’embryon d’Etat démocratique soummamien. L’homme des ruptures fondatrices et de l’unité révolutionnaire avait prédit l’implacable anathème égyptien : « La Révolution algérienne n’est inféodée ni au Caire ni à Londres ni à Moscou encore moins à Washington ». Comme s’il était encore tôt de se rappeler de l’insoupçonnable réalité de ses prémonitions… Dans la quête effrénée de l’identité de la patrie éternelle, le sigle JSK, glorifié au rang de mythe, fascine par ses repères mémoriels. Qui permettent de se mesurer. De se définir. Un miroir d’un combat sain qui se fissure. Qui plus est, après le débarquement d’Echourouk, sponsor inédit aux relents islamistes, la JSK se choisit un virage glissant. Connexion compromettante. Funeste prédiction ?

Autopsie d’une légende qui se cherche Malaise identitaire

La Kabylie. Résumer ce référent – sans coup férir- à un étranger, dire l’Algérie, pays des paradoxes insolubles, des illusions malmenées ? Possible, ou presque : la JSK. Et Matoub pour l’insurrection poétique et la désobéissance au diktat des dogmes ; la musique du Terroir traversés par des mélodies au parfum tonique sonnant le tocsin de « la » sonorité universelle, parsemés d’odes en l’honneur à la terre qui ne cesse de signer. De se chercher- dans le fracas de l’arbitraire. Comme de bien entendu, en plus, l’insoumission au fanatisme des barbes et l’embrigadement religieux. Ceci se passe dans un pays en lutte contre ses propres démons. Précisément, dans une région qui croise un destin violent. Mais qui ne l’étouffe toujours pas. Où les hommes doivent mettre l’audace à y vivre. Il va sans rappeler qu’ici, il y a peu, il est plus garanti de mourir que d’y respirer. Comme partout, le football stimulent les résonances citoyennes : un terrain d’échauffement planétaire des identités collectives. La JSK a la particularité d’avoir une histoire qui ressemble à la contrée éreintée, depuis toujours, dont elle porte le nom : région rebelle, récalcitrante. Epineuse. Pionnière : elle crie la détermination avangardiste, en étant l’exemple. Et la soif de « Lumières souveraines ». Ses murs pansés de graffitis, ses territoires réfractaires, couverts de sang, révulsés, portent encore les traces de blessures identitaires. De ses révoltes sans fin ; des sentences qu’on lui afflige. Sans jugement. Les joutes, où plutôt les combats de stade étaient surtout des buts à inscrire au crédit de l’autre « combat ». Des prouesses sportives pour crier, en chœur, la rage existentielle des damnés. Surtout : faire entendre le râle des opprimés, les hurlements des suppliciés de la clandestinité, l’asservissement du peuple, la vanité des potentats et le dénuement des êtres humains. Un défouloir. Transbahuter la parole de liberté, l’omniscience dans les recoins de l’Afrique ; de l’Arabie- comble de l’antinomie. Et, suprême mérite, noircir les colonnes éditoriales du nom JSK : jeunesse, sursaut de la Kabylie. Ce fut la JSK originelle. Orgueil de la ville des Genêts : celle des « couleurs ». Des Genêts, justement : du vert et jaune. Du Djurdjura qui la surplombe. Epine dorsale du football algérien, flambeau incandescent de la dignité millénaire. Pour les joueurs du siècle écoulé, la berbérité est leur trame de fond, génératrice d’énergies triomphantes. Leur source de jouvence. La JSK respire de la poitrine des damnés. En filigrane, s’y est tissé l’enchantement de faire vibrer, à l’unisson, tout un peuple. L’Afrique du Nord, par moments. Il n’y a certainement rien de plus noble que de faire danser des peuples qui souffrent.

« L’obligation de vaincre »

Voir le vouloir à l’œuvre. Concurrencer la fuite du temps, rattraper le retard que le pouvoir met à « valider » l’amazighité, en entier. Une fois pour toute. Subrepticement, une complicité s’est comme tissée entre les joueurs et les supporters de la JSK, qui plus est « chauvins », sans excès. Nuance : la synergie confine à la tendresse. La Kabylie s’emploie à ciseler quelques moments à la fois historiques et savoureux. Par-dessus tout, « la JSK est pour Tamazight ce que fut l’ALN pour le FLN libérateur[1] ». De vaillants soldats du stade. « Des guerriers numides », dont « le nif » et la gagne sont leurs nourriciers. Des hommes, des « cadres », qui nous apportent la renaissance. Ce sont les « maquisards », pour reprendre le vocable Katébien, de la dynamique démocratique en devenir. A leur manière. Depuis lors, des ponts s’y sont bâtis entre la chanson, la culture, le sport, l’histoire et l’espérance. D’où l’émotivité de regards authentiques, désintéressés, clandestins qui se croisent entre deux destins en ardente action : Kabylie berbère qui s’affirme, Afrique du Nord « berbère » qui y adhère. Grâce à la JSK, les Kabyles parlent aux Chaouis, les Chleuhs… au reste de l’Algérie. Et au monde. A la manière d’un soulèvement souterrain, toutes les manifestations « footballistiques » de Tizi-Ouzou ont été un puissant détonateur qui a éveillé l’attention, autant la sympathie d’un public inattendu. La JSK force le respect. Elle subjugue ! Il en reste pas moins que la soif est si insupportable qu’un tel « acquis », le sigle JSK – à lui seul- ne saurait y suffire. La soif est grande. La foi aussi.

Irascible et fédérative, l’amazighité se cristallise en amont de l’immanent combat démocratique en gestation. « Car, au fond, de nos jours, la vraie politique, c’est encore la culture, et d’abord la langue, véhicule de l’histoire…[2] ». S’y greffe le sport, le foot : transmetteur de valeurs universelles. Reflet d’adhésions sociétales. Et pour preuve : quant les « forces du désordre » déchargeaient, hégémoniques, leur folie meurtrière dans le dos du peuple, en 2001, la JSK savait observer le deuil : brassard noir- étendard des émeutiers. Et se mettre en vacances dans des compétitions immanquables.

L’arène de l’expression démocratico- identitaire

Le pouvoir d’alors n’a surtout pas l’esprit à voir une JSK rutilante. Qui brille aux podiums du monde. Elle aura, de facto,  » sa part  » des coups de boutoirs policiers. La stigmatisation de la Kabylie par les officiels de la politique  » œsophagique  » confine au réflexe mécanique. Tous les régimes successifs ont mis de l’obstination à la blesser. La provoquer. Démesurément. Porteuse d’une revendication identitaire démocratique, pacifique, la Kabylie devient l’ »ennemi intime » de ses adversaires, s’agrippant à des dogmes illusoires : les sacro-saints principes panarabistes. Partant, le particularisme kabyle ne cesse de s’exacerber. Depuis la  » crise berbériste  » de 1949, jusqu’à la grève du cartable 1994-1995, en passant par le soulèvement du FFS en 1963 et le Printemps 1980. La Kabylie  » prend ses distances  » avec le reste de l’Algérie. Requiem pour un mythe. L’Académie berbère, vivier de bataillons de soldats démocrates, jouera un rôle déterminant dans la problématisation de la berbérité. Dans toutes ses démentions. Bravant l’interdit, elle dépoussière la culture cognée. Elle en sculpte la symbolique (signes, alphabets tifinagh) ; l’association a incontestablement préparé le terreau au printemps berbère. Dont la ferveur motrice des supporters de la JSK mobilisera des viviers de voix souveraines. La conscience millénaire se réapproprie. Jusqu’à 1980, néanmoins, la revendication berbériste en Afrique du Nord reste dissipée : « souterraine, groupusculaire et épisodique ». Interdite, traquée par l’Algérie officielle, le souffle amazigh échappera, au forceps, à l’étouffement. Au moyen de champs d’expression inédits, deux phénomènes populaires où se répand la parole libre : la chanson et le foot. A partir des années 1970, l’explosion de la nouvelle chanson kabyle, radicale, engagée et moderniste accompagnera l’éveil de la conscience berbère[3]. La fougue populaire sera entourée de chanteurs comme Matoub, Ferhat Imazihghen, Ait Menguellet, Farid Ferragui, Djamal Allam, … n’a d’égal que les « mutineries » populaires dans les stades. Lorsque joue la JSK. Naturellement, la répression et les vexations au quotidien y sont vécues comme l’humiliation de trop. D’où une rancœur noire. Qui crèvera à la face du monde. A ciel ouvert. Eté chaud, déclic salvateur en ce 19 juin 1977…Finale de la Coupe d’Algérie, à Alger. La JSK rafle la mise : le  » doublé  » (championnat et coupe d’Algérie). Et la sentence ne se fera pas attendre ; immédiate. Par le mépris. Irrationnel ! Le pouvoir décide de transformer la JSK en JET (Jeunesse… électronique de Tizi-Ouzou). OPA dans les symboles par la confiscation du ‘K’ qui fâche. JSK, JET, une Tautologie ? Certainement pas. Absurde ! Quand bien même la réforme touchera les autres clubs qui deviendront MPA, MPO… Secret de polichinelle : l’appellation nouvelle, la farce, a été décidée afin de supprimer les initiales JSK que les foules scandent vaille que vaille- la parole étant libre- : « Je suis Kabyle ». Pis, plus révolutionnaire : « Jugurtha existe toujours ». [4] Une première. Lors de ce match, les spectateurs brandissent des banderoles écrites en berbères, conspuent Boumediène, doublant l’hymne national algérien de chants patriotiques kabyles. Et scandent des slogans  » JS Imazighen  » (Jeunesse sportive berbère), « La langue berbère vivra », « A bas la dictature ! », « Vive la démocratie ! », entonnant des noms de maquisards kabyles de la Guerre de libération nationale. La télé de la propagande aggrave, en direct, la « correction populaire » en détournant les regards. Irréversible cassure : l’Algérie sait désormais, le peuple vient de s’exprimer. De fort belle manière. C’est le face à face. L’ordre établi vole en éclat. Contestation ouverte, radicale, aux goûts amers. Aux enjeux majeurs : identité, culture, projet de société. Droit vers la chute. Un mythe se brise. Le voile se lève. Un homme à l’orgueil transcendant, est livré à la vindicte populaire. Le football dévoile. Au risque d’une meute. Ce  » coup de maître  » achève l’unanimisme de façade. La protestation, elle, ne s’essoufflera guère. Elle sévit. N’en déplaise aux falsificateurs, « JS Kawkabi », puis « Jeunesse électronique de Tizi-Ouzou » ne font que renforcer, au contraire, la quête irascible de la mémoire souillée. Les cœurs se galvanisent. Les esprits, aussi.  » JS Kabylie  » restera nonobstant l’offensive : nom de naissance. Quoi que fassent les brigands. Dans tous les stades la clameur est unanime : JSK. En dépit des lois scélérates… D’un mot sur l’ère Chadli.

Moh Arezki K.

A suivre…