Les lecteurs passionnés attendent toujours le dernier Yasmina Khadra comme d’autre guettent le Beaujolais nouveau ; avec impatience. Cependant, cette année le nouveau cru a dérogé à la tradition, attendu à la rentrée littéraire de septembre, le voilà qui arrive en janvier ! Après les bouleversantes Hirondelles de Kaboul (quelque 300 000 exemplaires vendus), suite au fracassant Attentat qui, comme par magie a fait zéro mort et engrangé des milliers et des milliers d’aficionados aux quatre coins du monde (quelque 480 000 exemplaires vendus), suivi des retentissantes Sirènes de Bagdad (quelque 240 000 exemplaires vendus), et un chatouilleux Ce que le jour doit à la nuit (quelques 425 000 exemplaires vendus), il était difficile de deviner sur quel sujet se penchera cet auteur prolifique tant qu’il sait voguer avec maestria sur toutes les misères humaines armé un style chatoyant, dont il est seul, à détenir le secret pour se hisser au rang des incontestables maillons forts de la littérature francophone. Du haut du septième étage où se trouve son bureau au Centre culturel algérien à Paris, dont il est directeur depuis 2007, son regard porte aisément loin et les tentations littéraires multiples. Et L’Olympe des Infortunes, est bien la surprise du chef ! Un objet littéraire si inattendu et si étrange à frôler l’ébahissement et qui, vu sous un angle, marque une rupture radicale avec ses anciens crus, d’ailleurs devenus des classiques de son vivant. A bien des égards, ce nouveau-né, résonne comme un défi : la thématique en elle-même et la date de sortie du roman se conjuguent pour vérifier l’épaisseur de l’auteur ! L’Olympe des Infortunes, est un conte de 232 pages, qui nous fait voyager dans l’autre versant des communautés humaines, loin de nos préoccupations quotidiennes, mais tout près de nos misères. Dans une décharge publique où s’amoncellent les déchets de la civilisation, à côté d’une mer, située dans un pays imaginaire, une flopée d’individus ont choisi de mener un train de vie dont le principe suprême est la liberté totale. Aux antipodes des paillettes aux reflets dorés, des personnages (ou héros ?) truculents à souhait, s’inventent un monde parallèle truffé de codes et de coutumes taillés dans des rêves lointains et des solitudes déchirantes. Intrépides jusqu’à l’insolence, ils s’appellent Ach le Borgne, Junior le Simplet, Mama la fantomatique, et le Pacha gaiement entouré de soûlards. Au milieu de ces « bras cassés », le Borgne Ach était célèbre pour son talent à jouer au banjo à même de faire chanter la lune. Il compte parmi ses admirateurs, Junior, un va-nu-pied, dont il devient le mentor qu’il initie à la philosophie des Horr ; des hommes ayant donné un coup de pied aux valeurs que d’autres chérissent tant : le travail, l’argent et la famille. . Le Horr se veut libre et puise son bonheur dans sa misère à rester délié de toute attache. Mais lorsque un mal vient inquiéter cette paisible communauté, les « bras cassés » se subliment, choisissent de se serrer les coudes et trouvent l’énergie pour déchanter le malheur et défendre leur petit paradis. Dans une écriture à la profondeur psychologique qui nous happe d’emblée, poétiquement relevée qui n’est pas sans rappeler curieusement La secte des égoïstes d’Eric Emmanuel Schmitt, l’auteur d’A quoi rêvent les loups nous suggère à contempler un monde a priori détestable et surtout à méditer sur une société souvent méprisable. Avec force et verve, l’ancien officier laisse errer son regard pour mieux nous questionne sur le sens de la Vie, la place et la valeur de l’Homme dans la société. Et derrière ce conte se dessine en filigrane les contours d’un monde meilleur, un éden qu’on refuse obstinément de voir. Comme si le paradis est à porté de main, ici-bas, sur terre. . Dieu, le bédouin est-il devenu philosophe ?
T. D.
