« Comment se chauffer à moins de zéro degré ? »

Longtemps annoncée et mille fois ressassée à longueur de journée entière, mais il suffit que madame Neige s’invite réellement parmi nous, ajoutant ainsi une note de splendeur à la belle kabylie, pour tomber ostensiblement dans le désordre. Cette parure toute en blancheur est un révélateur qui met à nu les carences et les insuffisances de notre quotidien qui remontent soudainement à la surface comme au sortir d’un cauchemar pourtant attendu. L’inconfort est surtout dans les esprits. Tôt le matin, de nombreuses routes sont coupées, et les travailleurs se bousculent à se trouver une place dans un fourgon de voyageurs peu disponible à cette occasion. « Il faut être un fou pour s’aventurer à sortir un fourgon de 150 millions et circuler dans ces conditions.

L’épaisseur de la neige a atteint 20 centimètres par endroits, et nous n’avons pas de chaînes ! » se justifie un transporteur.

Un autre constat fait amèrement l’unanimité. L’eau gelée dans les tuyauteries engendrent des robinets à sec. Et dans différentes échoppes, c’est bien le pain qui se fait désirer. « Il y a des acheteurs qui en demandent dix, alors qu’habituellement, ils en achètent deux ou trois au maximum, avoue un commerçant. Je fais de mon mieux, mais les fluctuations dans le réseau d’électricité ont sabordé la bonne production au sein des boulangeries ». Les citoyens vaquent désespérément d’une échoppe à une autre pour trouver de quoi se mettre sous la dent, un sac entre les mains. Dda Ali a franchi les 70 ans depuis quelques jours, le burnous sur les épaules, un nuage de vapeur sortant de la bouche, il dit : « Et ce n’est pas encore l’hiver comme il y a quarante ou cinquante ans. Hier, j’ai passé la nuit au noir et dès ce matin je dois chercher des bougies. On n’a pas confiance dans nos lignes électriques ! vus savez, le pire c’est la nuit. Comment se chauffer à zéro degré ? Nos habitations ne sont adaptées ni pour les conditions estivales et ne respectent pas les normes d’isolation ni cheminées Lkanoun) à même de repousser les griffes hivernales ». Un passant fort curieux, manifestement touché par le fil de la discussion ajoute en montrant ses bottes trouées : « les plus malins ont fait un stock de bonbonnes de gaz et aujourd’hui les distributeurs jouent aux enchères. Comme le gaz de ville n’arrivera pas demain, le froid ne profite qu’aux commerçants ! »

Les écoles sont fermées. Par-ci les enseignants sont absents, par-là, ce sont les élèves qui ne sont pas venus. Ainsi, aux environs de dix heures, les routes sont devenues des terrains propices pour des festivals de glissades gaguésques qui s’achèvent dans des caniveaux jamais entretenus. Et les écoliers s’avisent d’indéterminables batailles de boules de neiges rangées entre bandes rivales, uniques âmes heureuses en cette circonstance. Par ailleurs, alors qu’on annonce une amélioration des conditions météorologiques, le froid, lui, devrait rester parmi nous pour un bon moment, ce qui est un facteur incitatif à la population pour demeurer vigilante et surtout solidaire.

Tarik Djerroud