Nadia, le petit bout de chou de sœur

« Je ne sais pas comment vous faites dans ce pays, mais à Tizi-Ouzou on mélange le kabyle et le français ! ». C’est l’entame de Nadia Mohya, lancée par la très « tamazightophone » Zira (de la Chaine II), jeudi, lors d’une conférence à la Maison de la Culture de Bgayet à l’heure du derby « Kabytchou », JSK-JSMB. Peut-on rêver d’une entrée en matière aussi « mohyayenne », pour parler comme les journalistes sportifs ? Dans Les aventures de Tchop, un one-man-show autant mohyayen de Fellag, deux New- Yorkais s’étonnent que le clébard soit dénommé  » Aqjun  » dans leurs pays respectifs…. Le matin, elle avait écoulé une centaine d’exemplaires de La fête des Kabytchous, le livre- témoignage sur son frère, à la faveur d’une vente-dédicacée à la librairie Tira de l’inévitable Brahim Tazaghart qui a rameuté, par SMS, tout ce qui reste de « brobros » à Bgayet. Avec Nadia, on est donc tout de suite dans Mohya. Ce petit bout de femme à la voix chevrotante est une puissance gantée de fragilité. Physiquement, en attendant que Idir Benyounès embauche des JRI, il faut simplement imaginer Mohya coiffé d’un postiche et penser à son « Nekwni s ikeruchen aggi…. « . Mais, la ressemblance n’est pas seulement photographique. La désinvolte surprise qui consiste à postfacer le livre par la ministre de la Culture ne plaît pas vraiment aux « Kabytchous » de la pire « canaille historique » de la Maison de la culture Taos Amrouche. Mais Khalida Toumi, en tendre prêtresse in partibus, avait réussi à mettre dans la tête des malades qui nous gouvernent l’idée qu’il faille réserver des pompes solennelles à la dépouille de Mohya. Et cela, sa sœur Nadia en est profondément marquée. Ce Muhand-Uyahia de frère aîné qu’elle a veillé durant les derniers six mois de son grabat parisien disait, à l’évocation de la fête de l’Aïd toute proche, qu’il allait mourir et que les Kabyles vont faire la fête (d’où le titre du livre). Amertume, sentiment d’incompréhension, d’incapacité des « Kabytchous » à se hisser à hauteur de son œuvre ? « Non, ce n’est là ni du sarcasme ni de l’ironie, Dadda ne persiflait que ceux qu’il aimait. Il y a sans doute là un peu de moquerie mais sûrement beaucoup de tendresse, factuellement on est loin de l’amertume ». Docteur en psychanalyse et psychopathologie, familière des séances de catharsis maraboutiques, ancienne employée de l’asile de fous de Oued-Aïssi, Nadia Mohya qui a entrepris un livre aux ras des faits tombe inévitablement dans une certaine déformation professionnelle,reconnait-elle. La plume s’égaye pour accoucher d’un témoignage à valeur d’introspection familiale, d’interrogation sur la destinée des êtres, sur le poids des atavismes et des pesanteurs sociales. « Ce qu’il y a dans ce livre, il n’y a que moi pour l’écrire. Je suis sa sœur unique, il était mort dans mes bras ». Né d’une mère aux prises à des « troubles mentaux », Mohya mourra d’un cancer, cette terrible « maladie de l’âme ». Le souvenir de cette mère « censé être stérile dans une société où les hommes ne sont jamais censés l’être », Mohya le traînera en bandoulière en même temps que la colère et la poésie. Plus qu’une insoumission ou une objection de conscience, celui qui ne s’appelait pas encore Mohya tout court et qui, néanmoins, n’aurait pas survécu au service militaire, estime Nadia, quitte le pays en 1975 pour ne revenir que vingt-ans plus tard pour un séjour de …dix-sept jours. Dans l’intervalle, il aura adapté dans la langue de Si-Mohand, Brecht, Esope, Luxun, Sartre et Pirandello pendant que la police de Boumediene pourchassait ceux à qui prenait la folie de posséder l’alphabet Tifinagh.

Mais on oublie déjà Nadia. Un comble pour un 8 Mars ! Son livre braque la lumière sur le plus confidentiel génie dont la Kabylie des temps modernes a accouché. Tout voyeurisme mis à part, sa lecture, pour nous tous qui ne l’ont connu que par ses K7 qui se passaient sous les manteaux, vaut par avance la chandelle. Merci Nadia, de laquelle chacun de nous aurait certainement voulu être le frère !

Mohamed Bessa