L’autre colline oublié

Le village Aourir est à la bourgade de Souk Oufella ce qu’un nez est au plein visage, une entrée impossible à cacher ! Pourtant, ce village de plus de cinq cents habitants souffre de mille et une carences qui le bottent de plus en plus loin de toute norme de modernité. Bâti sur une colline panoramique, le chemin d’accès est sinueux ; en montant, il donne la nausée, en descendant, il donne le vertige et aucun moyen de transport n’est mis à la disposition des habitants. « C’est notre talon d’Achille ! Dès qu’on sort le matin, on évite d’y retourner sauf cas de force majeur. Faire la navette à pieds est une activité harassante, résume un habitant du village. La qualité du chemin délabré, zébré par des rigoles, y est pour quelque chose ».

Emergeant avec opulence entre deux rivières, Aourir séduit celui qui le contemple de loin. Mais, ses habitants le fuient comme une peste. « Et comment ? maugrée notre interlocuteur. En 2010, une bonne partie des quartiers ne bénéficient pas d’éclairage public ! La nuit, peu de gens se hasardent à emprunter quelques chemins escarpés et ténébreux. Si d’aventure ils chutent, les conséquences seront graves ».

Dans un labyrinthe de rues où les passants sentent la pesanteur d’un chemin de croix, quelques odeurs nauséabondes flottent en l’air ; des sacs poubelles jonchent le parterre, sinon accrochés au fils barbelés qui entourent les champs.

Renseignement pris, il s’avère que le village ne dispose d’aucune benne à ordures ou de bac à détritus comme la majorité des villages de la région. « Heureusement, il y a la rivière, souffle une femme tenant un sceau de déchets à la main. Chaque matin, on fait le voyage jusqu’aux limites de Taddart pour déverser nos poubelles. L’hiver, on est béni ! Les eaux emportent tout sur leur passage, mais en d’autres saisons, toutes s’amoncellent à rendre l’air irrespirable ; les chiens errants et les mouches font le reste. Et les maladies de rôder impunément dans notre voisinage.

Parler d’Aourir, c’est ouvrir des plaies comme s’il était frappé par une sombre malédiction. Le village qui a tant et tant donné durant la guerre de Libération, semble laissé à l’abandon, oublié, trahi. « Par endroits, même les eaux usés se déversent en pleines rues, ajoute un citoyen du village. Le réseau n’est pas assez entretenu et les nouvelles constructions ont du mal à joindre les caniveaux ».

Au demeurant, nombres d’habitants résistent encore aux chants de sirènes venant allègrement des villes de la vallée. « Mais au rythme où vont les choses, pronostique un habitant, la vie au village emprunte le sentier de l’agonie ; les commerces rechignent à ouvrir, les transporteurs nous tournent le dos et les infrastructures désertent nos quartiers, alors où va Aourir ? »

Aourir meurt à petit feu, sans cri ni ahanement Aourir est rattrapé par le funeste destin de nombreux villages qui ornent nos montagnes et qui, sans une intervention jalouse et consciencieuse des autorités pour lui apporter un supplément de vie, risque de devenir bientôt un vestige sans âme !

T. D.