Publié chez Aframed Editions, la couverture de Tighersi porte clairement la mention ungal, c’est-à-dire roman; l’ouvrage, de 155 pages, peut se lire cependant
comme de petites nouvelles.
Sa structure intrinsèque est basée sur une suite de petites histoires qui se suivent sans dualité et se complètent dans une harmonie qui rappelle que l’écriture est aussi un regard tranquille qui soulève de vives et lointaines réminiscences.
Tighersi est constitué de huit chapitres et s’ouvre par une scène de vie au village Tizext avec la visite de Mezyan à ses grands parents où l’on rencontre un monde fait d’austérité et de bonheur naïf, un monde recroquevillé sur ses traditions. Puis rapidement, l’écriture lisse et limpide, saupoudrée par une succession de phrases imagées et ruisselante d’une richesse descriptive, rend les personnages si vivants et attachants au fur et à mesure que les pages se tournent. Né en 1960 à Bgayet, Mohand Aït-Ighil, dramaturge à ses heures par passion et par militantisme, brosse dans ce roman une galerie de portraits détachés de notre pays mais qui s’enracinent profondément dans son Histoire contemporaine. Ainsi, dès le deuxième chapitre il nous transporte dans le Paris des années 1940 pour une périlleuse randonnée avec Meqran ; enfant de Kabylie, passionné de flûte, de Ricard, qui un jour a été giflé par des policiers et depuis il a pris conscience de son véritable poids dans sa société. Mais, il rentre rapidement au bled pour éliminer “un collabo” et venger sa mère humiliée et tuée par deux Sénégalais auxquels il fit subir une punition mémorable. Bien des années après, il s’engage dans la lutte armée et se trouve dans les rangs du FFS à “l’indépendance”. Mezyan écoute Meqran et plus tard, à l’aube des années 1980, il se retrouve lui-même au front pour des chevauchées militantes accueillies par des coups bas tortueux portant le cachet d’une police irrévérencieuse.
La richesse des chapitres se décline par le ballet des personnages, à la fois cocasses et pathétiques, habités par un humour décapant et qui alternent entre le fast-food, les planches de théâtre et un bar qui abrite la misère quotidienne des gens à l’esprit de saltimbanque recherchant à noyer leur déprime et s’ouvrir à une convivialité jubilatoire entre deux gorgées de bière.
Ce qui constitue la force de Tighersi est également la présence massive des femmes, avec leurs manies, leurs forces, leurs superstitions et leurs malheurs. En fait, Hnifa, Messad, Yemma Gga, Zuhra, Hadda, Kuka… sont autant de répliques romancées de personnages qui peuplent le quotidien du monde Kabyle déchiré par une mauvaise politique (en existe-t-il une bonne ?) dont le seul et triste tropisme qui prévaut est celui qui consiste à tirailler à mort des frères et sœurs d’une même famille.
Après Amezruy n Numidya, Tighersi ou déchirure, sinon rupture, culmine par une sainte sagesse qui nous livre les vérités de notre pays sans soulever de haine ou de rancoeur, il nous donne à voir un pays fait comme une prison à ciel ouvert, il nous présente une société qui a hélas ! Raté ses majeurs rendez-vous avec la paix, le bonheur et la prospérité.
Mais, Mezyan est un marin de formation et son meilleur rêve consiste à voyager autour du monde. Ainsi, de l’étouffement à l’exil, il n’y a qu’un petit pas ! C’est l’ultime déchirure, l’arme à l’oeil…
Tighersi est pour ainsi dire, une singulière chronique de plusieurs déchirures qui se recyclent entre des allers et retours incessants, entre nos valeureuses traditions et basses mœurs, entre un pays désespérant et l’appel d’évasion vers l’étranger méconnu. Bref, si le roman se lit individuellement, l’auteur de Tazelmat texser tayeffust ur terbih ara nous interroge subrepticement sur notre capacité à nous en sortir de cette insidieuse panade. Rédigé entièrement en langue amazighe qu’il maîtrise comme pas un, Mohand Aït-Ighil a accouché son ungal avec une charmante langue où la pureté la dispute à la grâce et qui trouve dans nos veines une place aisée et légitime. Et, à n’en pas douter, son roman résonne comme un conte méditatif comme ceux qu’on écoutait autrefois aux coins de lkanoun, un soir d’hiver.
Tarik Djerroud
