Portrait de ces figures kabyles : Tassadith Yacine une Dame nord africaine…

Qui est donc Tassadit Yacine?

Née en 1949 dans un hameau (Aârkuv) de Petite Kabylie, dans la commune de Boudjellil, elle a perdu à l’âge de 6 ans son père, mort au combat contre l’armée française.

Malheureusement, et malgré toutes nos recherches, il n’y a rien sur le parcours de Tassadit (Sauf qu’elle aurait fait à sa toute première classe, l’école coranique de Boudjellil). A la Sorbonne où elle fut doctorante, sa thèse a porté sur «La production culturelle et les agents de production en Afrique du nord et au Sahara». Remarquez qu’elle ne dit jamais Maghreb, mais Afrique du nord. Elle s’est fixée comme mission de promouvoir et valoriser la langue et la culture Berbères, marginalisées dans leur pays d’origine. Elle a permis d’entrevoir la complexité et surtout la richesse d’une société toujours en quête de son identité s’inspirant de l’adage kabyle: «Même si tu ne sais pas où tu vas, n’oublie jamais d’où tu viens». Elle est donc anthropologue spécialiste du monde berbère. Plus encore, son talent lui a valu d’être enseignante-chercheur et maître de conférence à l’Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales (l’EHESS), ainsi qu’au Laboratoire d’Anthropologie Sociale de Paris (LASP). Femme infatigable quand il s’agit de travailler à faire connaître sa Kabylie, elle dirige aussi la revue d’études berbères «Awal» (la parole), qu’elle a fondé en 1985 avec le regretté Mouloud Mammeri, avec l’appui de l’éminent sociologue Pierre Bourdieu. Ce qui fait de Tassadit une femme engagée, dans la réappropriation de notre identité et de notre culture originelle. Par ses différents travaux elle lutte contre l’amnésie, elle élargit nos connaissances sur notre passé et nos multiples racines, pourtant société sans écriture. La Kabylie doit être fière de Yacine, plus que ça, elle doit lui être reconnaissante.

A propos des contes kabyles transmis oralement de génération en génération, et qu’heureusement Lacoste Dujardin, Taos Amrouche, Mammeri, Yacouben et d’autres ont sauvé de l’oubli, elle écrivait : «A travers ces contes kabyles s’enseignait la politique, et toute une vision du monde enracinée dans un fond culturel ancien». Pour Tassadit, l’oralité de la société kabyle a constitué un mode de résistance à toutes les dominations politiques et culturelles, que la région ait connu. Pour dire que l’oralité a aussi ses avantages, on peut brûler les livres, vous empêcher de lire, mais ce qu’il y a dans la tête personne ne peut vous l’enlever.

L’œuvre de Tassadit est grande

– «Poésie berbère et identité»: dans cet écrit elle révèle au public le poète méconnu, illettré qu’était Qasi Udifella, né en 1898 et mort en 1950. Elle conforte ainsi l’idée, que la littérature sans écriture de la société Berbère est d’une qualité indéniable. Tassadit a recueilli et immortalisé les poèmes de Qasi, plus de 2300 vers traduit et transcrit, c’est du travail.

– «L’Izli ou l’Amour, chanté en Kabyle»: Izlan (pluriel d’Izli) sont les vers silencieux avec lesquels les femmes exprimaient leurs frustrations. Dans ce recueil, elle montre la place de l’amour dans la société kabyle, traité souvent avec des métaphores, des allusions. Exception faite de Si M’Hend U Mhend qui, lui, a brisé tous les tabous.

– «Les voleurs de feu»: elle tente de nous replonger dans la Kabylie du XIX siècle, place de l’homme et de la femme dans la poésie, mythes et légendes.

– «Si tu m’aimes guéris-moi»: c’est une étude des affects (état affectif, sentiments) en Kabylie, fruit de plusieurs années de recherche sur les traditions des Berbères d’Algérie.

– «Chacal ou la ruse des dominés»: on y découvre le malaise des intellectuels algériens, qui pour la plupart se sont identifiés aux pouvoirs, jusqu’à arriver à le couvrir eux-mêmes. Et puis il y a bien d’autres: «Aït Menguelet chante», «Cherif Kheddam ou l’amour de l’art», «Jean Amrouche l’éternel exilé choix de textes», «Piège ou le combat d’une femme algérienne», «Amour fantasmes et sociétés en Afrique du nord». Tassadit c’est aussi des prises de position courageuses, c’est un engagement politique. Elle signe toujours les pétitions, pour dénoncer ou condamner les dérives du pouvoir algérien. En 1987, elle a provoqué un entretien avec Kateb Yacine (paru dans la revue Awal n°9), juste pour l’entendre dire certaines vérités, qui sont les siennes aussi. Les propos de celui qui avait déclaré «Je ne suis ni Arabe ni Musulman», n’ont jamais été aussi virulents à l’égard de l’arabo-islamisme. Il a posé une question fondamentale: «comment ce pays, ce sous-continent (Afrique du nord) ait pu être dirigé par une femme, et comment se fait-il que la femme en soit là aujourd’hui? Ce n’est pas difficile: c’est l’Arabo-islamisme qui a abouti à l’asservissement et à la dégradation de la femme chez nous». «L’aliénation vient de la religion… », «La méconnaissance de son histoire est un complexe d’infériorité», «Ldjazaïr ne peut pas être le nom de notre patrie, ce sont les Arabes qui l’ont appelée ainsi. Mais un jour, elle retrouvera son véritable nom». Tassadit a toujours été à l’écoute des siens, très sensibles à ce qui se passe en Kabylie. En 2001 après les événements du printemps noir, elle s’est confiée au journal «Libération» dont voici quelques extraits: «Comme le colonialisme, Alger s’applique à diviser pour dominer avec un cynisme outrancier, violant toute dignité humaine», «Le pouvoir sème ainsi les germes d’une guerre fratricide, celle-là même que les colons ont déjà pratiquée et qui s’est traduite par un effet désastreux», «Les gendarmes d’une république démocratique et populaire» pratiquent le racket, violent et achèvent des blessés dans les hôpitaux, sans que les instances du pays ne réagissent», «Les manifestants ont été traités lors de la marche du 14 juin 2001 de hordes sauvages, de vandales et de «Kabyles» par une police «civilisée», qui au même moment sert de paravent à des vendeurs de drogue, à des repentis islamistes qui s’en prennent à ceux-là mêmes, qui tentent de sortir le pays du marasme».

Concernant l’islamisme elle a déclaré : «Comment expliquer à l’opinion internationale que l’islamisme était le fait du pouvoir. Devant l’impossibilité de combattre ouvertement une opposition démocratique, au lendemain des émeutes de 88, il fallait lui opposer une autre, l’islamisme radical alors largement encouragé et entretenu par ce même pouvoir. » Il était donc temps que sa région natale lui rende hommage. C’est fait, depuis le début du mois de juin 2009. D’abord le 3, elle fut accueillie à Boudjellil par l’association Assirem (association pour la promotion de la femme), pour une journée d’étude sur le «Patrimoine et culture de la région», suite à une découverte d’un nouveau manuscrit en langue berbère dans le village. Ont collaboré à cette journée, le Laboratoire d’Anthropologie Sociale de Paris et l’association Gemimab de l’université de Béjaïa. Notons la présence de plusieurs éminentes personnalités aux côtés de Tassadit. Nous citerons Alain Joxe (directeur d’études à l’ EHESS), Sonia Dayan (professeur à l’université Paris VII), Mustapha Tidjet (linguiste berbère), Jean-Pierre Faguer (sociologue au CNRS), Djamil Aissani (mathématicien, directeur de recherche). Durant la journée a eu lieu, une exposition de tous les manuscrits anciens découverts en basse kabylie. De son côté Tassadit va parrainer une bibliothèque de la ville, qui sera dotée d’un fonds documentaire berbère, y compris ses collections personnelles et celles des Amrouche.

Le 4 juin, ce fut au tour de la maison de la culture Taos Amrouche et l’association «Gehimab» de l’université de Béjaïa, d’accueillir la grande Dame, pour animer un café littéraire. Une jeune poétesse de 15 ans est venue lire des poèmes, ce qui a fort ému Tassadit et tous les autres. Un hommage grandiose de toute la Kabylie c’est pour quand ?

Par Mus in La-Kabylie. com