Bientôt une année après la réunion de la Tripartite qui a débouché sur un accord consacrant un rehaussement du SNMG, l’impact social et économique d’un tel forum ne semble nullement s’affirmer d’une manière tangible dans la réalité de chaque jour. Des chefs de ménages sont même tentés d’y apporter un jugement négatif du fait d’une inflation qui a phagocyté les menues augmentations salariales. Les choses semblent se corser un peu plus chaque jour.
Le taux d’inflation donné par l’Office national des statistiques jusqu’en été dernier, est de 5,4 %, avec un record pour les produits alimentaires évoluant à un rythme de 6,46 % par rapport à l’année dernière. Ces produits sont majoritairement importés de l’étranger. On n’insistera jamais assez sur la fragilité de la position de l’Algérie dans ce domaine intimement lié aux performances peu compétitives de notre agriculture et au secteur de l’agroalimentaire qui commence à peine à être investi.
À ce grand déséquilibre entre les gains salariaux et le marché de la consommation- autrement dit, l’équation du pouvoir d’achat- se greffent des réalités peu flatteuses dans les données relatives à l’accès au travail. L’ONS a publié au début de l’année 2010, des statistiques inhérentes au monde du travail algérien et, sur la base d’une enquête portant sur un échantillon de 15 000 ménages, les tendances lourdes en matière d’occupation et de la branche d’activité. C’est un travail effectué au cours du mois d’octobre 2009, dont les résultats ont été rendus publics en janvier 2010.
Sur 36 millions d’habitants, la population active compte 10 millions et demi de personnes. Pour éviter les amalgames, il y a lieu de souligner tout de suite que » population active » ne signifie pas population qui travaille. Ce concept des sciences économiques signifie » population en âge de travailler « , soit approximativement la tranche d’âge de 18 à 60 ans, les deux sexes confondus. La population active occupée est, quant à elle, estimée à 9,472 millions de personnes. Le taux de chômage de la population active s’établit à 10,2 %.
Par-delà l’amplitude du chiffre du chômage, ce phénomène est aussi grevé d’une spécificité établie par des études économiques et des analyses sociales réalisées par des institutions officielles algériennes, mais aussi par des organismes internationaux. En effet, le chômage dans notre pays est principalement généré par un énorme déficit de qualification. Ce phénomène a été particulièrement mis à nu depuis l’ouverture de notre économie sur le marché et l’initiative privée. Des entreprises passent des mois, parfois des années, à chercher des détenteurs de métiers d’exécution sans être sûres de mettre la main sur des candidats compétents.
S’agissant de la répartition de l’emploi, le secteur privé s’affirme de plus en plus avec actuellement 6,236 millions d’employés. Deux personnes sur trois exercent dans le secteur privé. Dans la répartition par sexe, 68 % des hommes travaillent chez le privé tandis que 50,5 % de femmes travaillent dans le secteur public.
Concernant la nature des activités exercées, la structure de l’emploi montre que le secteur tertiaire (services, administration, commerce) emploie 56,1 % de la main-d’œuvre, le secteur » bâtiment- travaux publics (BTP) » emploie 18,1 %, l’agriculture 13,1 % et l’industrie 12,6 %.
Multiplication des emplois précaires
La réalité est que, sur l’ensemble de la population occupée, seules 33,1 % personnes possèdent des emplois permanents. 50 % des demandeurs d’emploi ne trouvent jamais d’emploi. Pour 531 000 demandeurs d’emploi, le temps qu’il a fallu pour dégoter un poste d’emploi, dépasse deux années. De plus, la répartition du chômage selon l’âge des personnes touchées par ce phénomène donne un taux de 73,4% (soit trois personnes sur quatre) pour la tranche d’âge de moins de 30 ans, et un taux de 86,7 % pour les moins de 35 ans.
Sachant que l’absorption du chômage ne peut résulter que d’une politique offensive d’investissement, le Conseil national économique et social a estimé qu’il faut une croissance d’environ 8 % du produit intérieur brut (PIB) étalée sur plusieurs années pour espérer éponger une partie du chômage sévissant chez les jeunes.
Si les emplois permanents actuels ne représentent qu’un tiers de tous les emplois existants, cela signifie que la précarité a gagné fortement le monde du travail et que la tendance à la création d’emplois ne s’affirme pas encore avec netteté. Les grands chantiers des infrastructures et équipements publics ne créent pas d’emplois stables dans le présent. Ce n’est qu’une fois qu’ils deviendront opérationnels qu’ils pourront encourager et charrier des investissements (PME/PMI) créateurs d’emplois stables. Cela, sous réserve que les autres facteurs (administration, foncier, fiscalité banques,…) jouent le jeu et contribuent à asseoir un tissu d’entreprises privées algériennes et étrangères.
Une multitude de thèmes liés à la problématique de l’emploi et de la formation ont été abordés- aussi bien dans le cadre de séminaires et journées d’études que lors des réunions de la Tripartite -au cours de la dernière décennie. Un pacte économique et social est également paraphé par les différents acteurs sociaux (syndicat, patronat, gouvernement) pour espérer dégager un consensus qui éviterait les grandes crises au pays et qui assurerait un minimum de paix sociale. Néanmoins, les cadres sociaux de dialogue ne peuvent donner que ce qu’ils ont, c’est-à-dire souvent de bonnes intentions que les travailleurs s’empressent de prendre pour des vœux pieux. Ce qui manque à ces cadres sociaux ne relève pas généralement de leur travail. C’est la politique générale de l’Etat en matière d’investissement qu’il y a lieu d’interroger dans ce sens. Celle-ci, jusqu’au milieu des années 2 000, a été ligotée par moult tergiversations qui ont rendu l’action gouvernementale presque stérile dans ce domaine. En cherchent une solution modèle, l’Algérie a perdu beaucoup de temps pour mettre en place un tissu dense et efficace de petites et moyennes entreprises créatrices d’emplois et de richesses. Il est vrai qu’il n’était pas facile d’assurer la transition vers une économie de production lorsque le facteur principal de nos déboires passés, à savoir la rente pétrolière, est toujours en action. Même si des signes d’épuisement commencent à affecter les perspectives d’une économie basée exclusivement sur l’énergie les hydrocarbures, les ressorts et les réflexes permettant de s’en détourner au profit des autres ressources mettront beaucoup de temps à se mettre en place.
Tributaire d’une véritable relance économique
Cette période de transition est faite de tension et d’incertitudes sur l’emploi. Presque un demi million de demandeurs d’emploi tape chaque année, à la porte d’usines et d’ateliers qui n’arrivent pas à s’installer. Une grande partie des primo-demandeurs sont des diplômés de l’université dont le profil de formation ne correspond nécessairement pas aux besoins du balbutiant marché du travail algérien. Le gouvernement se sent interpellé dans le cadre des investissements publics et des incitations à l’investissement privé pour faire preuve d’un trésor d’imagination pour que la politique de l’emploi ait toute la place que la société attend d’un tel mouvement de relance économique. Néanmoins, il importe d’observer ici que le concept de l’emploi a évolué de façon fulgurante au cours des dernières décennies suivant en cela le rythme et le régime des changements économiques, de la transformation de l’entreprise et de l’accélération des échanges à l’échelle mondiale. En tout cas, il ne répond plus à la définition figée d’un poste salarié stable, d’une carrière assurée et d’un revenu correspondant toujours au coût de la vie. Ainsi, ici ou ailleurs, le monde du travail se dirige inexorablement vers plus de flexibilité dans presque la totalité des domaines (rythmes de travail, horaires, salaires, formation, syndicalisation,…). L’encadrement de l’État s’opérera, lui, dans les impératifs minimaux qui devront sauvegarder la santé et la dignité humaine du travailleur, à commencer par un salaire minimal imposé (résultat de la concertation avec les partenaires sociaux) et une obligation de déclarations sociales (desquelles découleront les droits aux assurances sociales et à la retraite). Hormis ces minima sociaux, les entreprises n’attendront de l’Etat que l’incitation à l’investissement, l’équité fiscale et l’exercice de son pouvoir régulateur.
Pour asseoir de tels schémas en direction des entreprises, des travailleurs et du marché de l’emploi- schémas situés aux antipodes de l’ancien système administré-, l’Etat a procédé à des réformes qui restent partielles ou qui manquent d’harmonie générale. En tout cas, c’est là l’avis de beaucoup de partenaires et d’ opérateurs économiques ainsi que de certaines analystes de la scène économique nationale. Les lois du travail (nombre d’heures par jour et par semaine, âge du travail, prestations sociales, normes ergonomiques, repos hebdomadaire, congé annuel,…) sont ainsi appelées, via le code du travail et d’autres textes réglementaires, à de profondes réformes. C’est l’une des raisons qui ont poussé les pouvoirs publics à envisager la révision complète du code du travail algérien. L’opération se déroulera probablement avant la fin de l’année 2010, selon le ministre du Travail et de la Sécurité sociale. Ce que ne disent pas les statistiques officielles relatives au monde du travail, c’est la partie informelle qui a grignoté des parts importantes de l’économie structurée et qui décourage dans leurs avancées des capitaines d’industrie légalement installés. Une enquête menée il y a trois ans par le Centre de recherche en économie appliquée pour le développement révèle que sur 7500 petites et moyennes entreprises, 42% des effectifs ne sont pas déclarés et 30% de leur chiffre d’affaires échappent au fisc. La politique de l’emploi est étroitement liée à l’assainissement de l’économie nationale, à la relance de l’investissement productif et aux incitations ciblant les micro-crédits à accorder aux jeunes primo-demandeurs.
Amar Naït Messaoud
