Contribution / Algérie : Novembre, la Tribu

Ce message qui ne peut être saisi et pleinement perçu que dans le large rapport au panorama général d’une Histoire nationale loin d’avoir été le résultat d’une centralisation progressive et réussie, délivre la substance historique d’une rupture importante et inédite, non pas tant vis-à-vis d’un ordre colonial porteur de tous les dénis qu’à l’endroit de la société elle-même sommée d’effectuer les dépassements nécessaires à son évolution historique qui la feraient passer de l’Etat d’une communauté certes solidairement agissante mais sociologiquement morcelée, à celui d’une existence politique plus intégrée et plus affirmée.

Par Dr Mohand Améziane Haddag (*) :

* Première partie

A intervalles réguliers, sont commémorées des dates marquantes de l’histoire du Mouvement national et tout le pays se met à vibrer de ses fibres patriotiques.

Les impératifs de construction de la mémoire commune, indispensable à tout projet national, exigent, bien entendu, ces rappels et c’est là leur signification première. Mais qu’en est-il vraiment et quelle lecture sociohistorique peut-on en faire ?

Si la guerre de libération nationale constitue une épopée exceptionnelle couronnant la résistance séculaire d’un peuple vaillant qui n’a jamais abdiqué son aspiration profonde à la liberté le traitement réservé à son évocation a dès le départ rompu avec la substance révolutionnaire (au sens plein de changement) du message qu’elle véhicule et qu’elle-même représente.

Ce message qui ne peut être saisi et pleinement perçu que dans le large rapport au panorama général d’une Histoire nationale loin d’avoir été le résultat d’une centralisation progressive et réussie, délivre la substance historique d’une rupture importante et inédite, non pas tant vis-à-vis d’un ordre colonial porteur de tous les dénis qu’à l’endroit de la société elle-même sommée d’effectuer les dépassements nécessaires à son évolution historique qui la feraient passer de l’Etat d’une communauté certes solidairement agissante mais sociologiquement morcelée, à celui d’une existence politique plus intégrée et plus affirmée.

Les ressorts culturels de la Révolution

En ce sens, la guerre de libération, avec les ressorts culturels qui l’on soutenue, signe un acte fondateur dont il convient de s’arrêter à la signification profonde et mesurer la portée de ce qui fut un épisode décisif scellant une étape essentielle dans le devenir d’une société dont les données anthropologiques longtemps inintégrées n’allaient plus s’exprimer désormais qu’au service d’un consensus vital autour du mot d’ordre de libération.

Dans la fièvre nationaliste des années de lutte et de combat, il n’était de science historique, ni d’idéologie politique que celles qui aboutiraient à la Nation en marche vers son indépendance et valant tous les sacrifices ainsi que toutes les parenthèses. Toutes les parenthèses !

C’était donc, après la mutation profonde induite par la colonisation, une phase qui amalgamera décisivement la société anthropologique avec les multiples impacts produits après la mutation sus-citée.

Mais, il est, peut-être utile de revenir un peu sur les périodes antérieures à la conquête française et observer quelques caractéristiques et permanences séculairement liées au Maghreb.

Sur les siècles d’instabilité chroniques, de guerres intestines, de centralisations avortées et d’empires météores effrités avec la même rapidité que la vitesse de leur constitution – L’empire Almohade s’étendait de la Castille jusqu’au golfe de Gabès et n’a duré que 122 ans (1147-1269) – a sans cesse plané et pesé le retour récurrent à la tribu. Les royaumes constitués (pouvoirs centraux) dépendaient des convulsions politiques et des caprices de celle-ci, plus assise et fixe culturellement. Aussi se formaient-ils, s’étendaient-ils et se désagrégeaient-ils sans vraiment affecter cet ensemble sociopolitique de base et espace réel d’appartenance et d’identification. Le problème historique de la formation nationale posé à différentes étapes de son histoire a buté sur des blocages et des facteurs d’inhibition auto reproductifs qu’on peut être fondé à considérer d’ordre intrinsèque.

L’histoire antique nous enseigne qu’hormis la tentative de Massinissa de rassembler sous son sceptre royal les tribus éparses, et en dehors de l’organisation urbaine romano-berbère, la sociologie du pays n’a pendant très longtemps pas varié et les mosaïques de tribus qui la composaient restaient réfractaires à toute autorité qui n’émanât pas d’elles-mêmes. Ce schéma était visiblement très ancien et à titre d’indication relative à la Kabylie, c’était sous la dénomination de  » Révolte des Quinquégentiens  » que les historiens latins firent mention des mouvements de résistance qui ont eu à s’opposer au IIIe siècle à la soldatesque du pouvoir impérial romain sous le commandement du général Marius (Quinquégentiens : de cinq confédérations de tribus kabyles).

Cela atteste au moins de la configuration segmentaire du tissu social de l’époque, à peu près sous la forme que le pays gardera jusqu’à la colonisation qui s’est, on le sait, appliquée à le remanier profondément. Par ailleurs, il faut ajouter que les survivances antiques étaient assez restreintes pour en influencer durablement et affecter substantiellement l’organisation sociale, Rome et Byzance n’ayant en fait établi leur puissance que sur une fraction du Maghreb, l’Ifriqiya essentiellement, selon un triangle renversé à sommet orienté vers l’ouest et le long du littoral.

Du reste, sa longue indépendance de plusieurs siècles avait permis de reconstituer les structures tribales, si tant est qu’elles fussent vraiment démantelées par les colonisateurs.

Notons, enfin, la courte période pendant laquelle le pays fut sous l’empire de l’Orient musulman, durée au terme de laquelle et dès 780, l’insurrection Kharidjite avait inauguré le cycle des dynasties médiévales, les unes naissant sur les cendre des autres.

Le maintien,donc, de cette caractéristique sociologique de segmentarité et de la tribu comme mode de représentation de base de l’unité du groupe social (sujet complexe et justiciable d’études approfondies et orientées vers la problématique identitaire) ainsi que les facteurs corrélatifs que constituaient les aptitudes et habitudes guerrières des berbères, dans le cadre d’une démocratie militaire des tribus, empêchaient que les chefs pussent étendre considérablement leur autorité sur les populations, ce qui eût put pu être le cas si elle étaient désarmées.

La Colonisation française

C’était dans ce contexte qu’allait opérer la colonisation au 19e siècle. La France coloniale, pour des motifs évidents de domination et d’expansion et pour asseoir sa présence culturelle militaire et politique sur un pays que désormais elle considérait comme faisant partie de sa réalité intérieure et nationale, s’était employée, n’ayant pu en venir à bout par ses seules razzias et artillerie, à désarticuler les structures sociologiques des tribus.

Alexis de Tocqueville, auteur de De la démocratie en Amérique, pour ne citer que lui dans le contingent d’écrivains français à l’humanisme si frelaté et pourtant proclamé à cor et à cri, chantres ostentatoires des droits de l’Homme et chez lesquels, quasiment, nulle conscience morale ne s’était élevée contre cette entreprise barbare de colonisation, n’écrivait-il pas pour sceller les noces sanglantes de la pensée démocratique et l’Etat d’exception :  » …En ces matières, les atermoiements ne peuvent être admis… Partisan de l’interdiction du commerce pour les populations arabes afin d’accélérer leur ruine et de les affaiblir davantage, (je) préconise également le  » ravage du pays  » et les expropriations massives.

Opérées par des juridictions d’exception mises en place par l’État, ces expropriations permettraient de s’emparer rapidement des meilleures terres qui seraient ensuite revendues à bas prix aux colons.

Ces mesures sont indispensables si l’on veut favoriser l’implantation durable et l’interdiction du commerce pour les populations arabes afin d’accélérer leur ruine et de les affaiblir davantage, [et entraîner] le ravage du pays « .

Cette désarticulation a été opérée à travers tout un arsenal juridique de dépossession, de regroupements des populations dans des ensembles arbitraires et artificiels érigés en Commune Mixte comme substitut (Le Senatus consulte promulgué par Napoléon III le 23 avril 1863 avait pour souci,par ses deux textes de loi, de  » (…) [constituer] l’amorce du processus de mise en place de la législation foncière française, visant à transformer le caractère collectif de la propriété algérienne en propriété individuelle et de là à le franciser, ce qui ne saurait avoir lieu sans la destruction du fondement de l’édifice social traditionnel de la société algérienne représenté par la tribu, mettant ainsi fin aux valeurs de solidarité et de cohésion tissées au sein de celle-ci(…) ».

A suivre.

M. A. H.

(*) Médecin

http://mohand. ameziane. haddag. over-blog. com

Les inter-titres sont de la rédaction

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